Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/16

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
10
LA MARE AU DIABLE

demain samedi ; tu feras ta journée de labour un peu courte, tu partiras vers les deux heures après-dîner ; tu seras à Fourche à la nuit ; la lune est grande dans ce moment-ci, les chemins sont bons, et il n’y a pas plus de trois lieues de pays. C’est près du Magnier. D’ailleurs tu prendras la jument.

— J’aimerais autant aller à pied, par ce temps frais.

— Oui, mais la jument est belle, et un prétendu qui arrive aussi bien monté a meilleur air. Tu mettras tes habits neufs et tu porteras un joli présent de gibier au père Léonard. Tu arriveras de ma part, tu causeras avec lui, tu passeras la journée du dimanche avec sa fille, et tu reviendras avec un oui ou un non lundi matin.

— C’est entendu, répondit tranquillement Germain ; et pourtant il n’était pas tout à fait tranquille.

Germain avait toujours vécu sagement comme vivent les paysans laborieux. Marié à vingt ans, il n’avait aimé qu’une femme dans sa vie, et, depuis son veuvage, quoiqu’il fût d’un caractère impétueux et enjoué, il n’avait ri et folâtré avec aucune autre. Il avait porté fidèlement un véritable regret dans son cœur, et ce n’était pas sans crainte et sans tristesse qu’il cédait à son beau-père ; mais le beau-père avait toujours gouverné sagement la famille, et Germain, qui s’était dévoué tout entier à l’œuvre commune, et, par conséquent, à celui qui la personnifiait, au père de famille, Germain ne comprenait pas qu’il eût pu se révolter contre de bonnes raisons, contre l’intérêt de tous.

Néanmoins, il était triste. Il se passait peu de jours qu’il ne pleurât sa femme en secret, et, quoique la solitude commençât à lui peser, il était plus effrayé de former une union nouvelle que désireux de se soustraire à son chagrin. Il se disait vaguement que l’amour eût pu le consoler, en venant le surprendre, car l’amour ne console pas autrement. On ne le trouve pas quand on le cherche ; il vient à nous quand nous ne l’attendons pas. Ce froid projet de mariage que lui montrait le père Maurice, cette fiancée inconnue, peut-être même tout ce bien qu’on lui disait de sa raison et de sa vertu, lui donnaient à penser. Et il s’en allait, songeant, comme songent les hommes qui n’ont pas assez d’idées pour qu’elles se combattent entre elles, c’est-à-dire ne se formulant pas à lui-même de belles raisons de résistance et d’égoïsme, mais souffrant d’une douleur sourde, et ne luttant pas contre un mal qu’il fallait accepter.

Cependant, le père Maurice était rentré à la métairie, tandis que Germain, entre le coucher du soleil et la nuit, occupait la dernière heure du jour à fermer les brèches que les moutons avaient faites à la bordure d’un enclos voisin des bâtiments. Il relevait les tiges d’épine et les soutenait avec des mottes de terre, tandis que les grives babillaient dans le buisson voisin et semblaient lui crier de se hâter, curieuses qu’elles étaient de venir examiner son ouvrage aussitôt qu’il serait parti.


V.

LA GUILLETTE.

Le père Maurice trouva chez lui une vieille voisine qui était venue causer avec sa femme tout en cherchant de la braise pour allumer son feu. La mère Guillette habitait une chaumière fort pauvre à deux portées de fusil de la ferme. Mais c’était une femme d’ordre et de volonté. Sa pauvre maison était propre et bien tenue, et ses vêtements rapiécés avec soin annonçaient le respect de soi-même au milieu de la détresse.

— Vous êtes venue chercher le feu du soir, mère Guillette, lui dit le vieillard. Voulez-vous quelque autre chose ?

— Non, père Maurice, répondit-elle ; rien pour le moment. Je ne suis pas quémandeuse, vous le savez, et je n’abuse pas de la bonté de mes amis.

— C’est la vérité ; aussi vos amis sont toujours prêts à vous rendre service.

— J’étais en train de causer avec votre femme, et je lui demandais si Germain se décidait enfin à se remarier.

— Vous n’êtes point une bavarde, répondit le père Maurice, on peut parler devant vous sans craindre les propos ; ainsi je dirai à ma femme et à vous que Germain est tout à fait décidé ; il part demain pour le domaine de Fourche.

— À la bonne heure ! s’écria la mère Maurice ; ce pauvre enfant ! Dieu veuille qu’il trouve une femme aussi bonne et aussi brave que lui !

— Ah ! il va à Fourche ? observa la Guillette. Voyez comme ça se trouve ! cela m’arrange beaucoup, et puisque vous me demandiez tout à l’heure si je désirais quelque chose, je vas vous dire, père Maurice, en quoi vous pouvez m’obliger.

— Dites, dites, vous obliger, nous le voulons.

— Je voudrais que Germain prît la peine d’emmener ma fille avec lui.

— Où donc ? à Fourche ?

— Non pas à Fourche ; mais aux Ormeaux, où elle va demeurer le reste de l’année.

— Comment ! dit la mère Maurice, vous vous séparez de votre fille ?

— Il faut bien qu’elle entre en condition et qu’elle gagne quelque chose. Ça me fait assez de peine et à elle aussi, la pauvre âme ! Nous n’avons pas pu nous décider à nous quitter à l’époque de la Saint-Jean ; mais voilà que la Saint-Martin arrive, et qu’elle trouve une bonne place de bergère dans les fermes des Ormeaux. Le fermier passait l’autre jour par ici en revenant de la foire. Il vit ma petite Marie qui gardait ses trois moutons sur le communal. «Vous n’êtes guère occupée, ma petite fille, qu’il lui dit ; et trois moutons pour une pastoure, ce n’est guère. Voulez-vous en garder cent ? je vous emmène. La bergère de chez nous est tombée malade, elle retourne chez ses parents, et si vous voulez être chez nous avant huit jours, vous aurez cinquante francs pour le reste de l’année jusqu’à la Saint-Jean. » L’enfant a refusé, mais elle n’a pu se défendre d’y songer et de me le dire lorsqu’en rentrant le soir elle m’a vue triste et embarrassée de passer l’hiver, qui va être rude et long, puisqu’on a vu, cette année, les grues et les oies sauvages traverser les airs un grand mois plus tôt que de coutume. Nous avons pleuré toutes deux ; mais enfin le courage est venu. Nous nous sommes dit que nous ne pouvions pas rester ensemble, puisqu’il y a à peine de quoi faire vivre une seule personne sur notre lopin de terre ; et puisque Marie est en âge (la voilà qui prend seize ans), il faut bien qu’elle fasse comme les autres, qu’elle gagne son pain et qu’elle aide sa pauvre mère.

— Mère Guillette, dit le vieux laboureur, s’il ne fallait que cinquante francs pour vous consoler de vos peines et vous dispenser d’envoyer votre enfant au loin, vrai, je vous les ferais trouver, quoique cinquante francs pour des gens comme nous ça commence à peser. Mais en toutes choses il faut consulter la raison autant que l’amitié. Pour être sauvée de la misère de cet hiver, vous ne le serez pas de la misère à venir, et plus votre fille tardera à prendre un parti, plus elle et vous aurez de peine à vous quitter. La petite Marie se fait grande et forte, et elle n’a pas de quoi s’occuper chez vous. Elle pourrait y prendre l’habitude de la fainéantise…

— Oh ! pour cela, je ne le crains pas, dit la Guillette. Marie est courageuse autant que fille riche et à la tête d’un gros travail puisse l’être. Elle ne reste pas un instant les bras croisés, et quand nous n’avons pas d’ouvrage, elle nettoie et frotte nos pauvres meubles qu’elle rend clairs comme des miroirs. C’est une enfant qui vaut son pesant d’or, et j’aurais bien mieux aimé qu’elle entrât chez vous comme bergère que d’aller si loin chez des gens que je ne connais pas. Vous l’auriez prise à la Saint-Jean, si nous avions su nous décider ; mais à présent vous avez loué tout votre monde, et ce n’est qu’à la Saint-Jean de l’autre année que nous pourrons y songer.

— Eh ! j’y consens de tout mon cœur, Guillette ! Cela me fera plaisir. Mais en attendant, elle fera bien d’apprendre un état et de s’habituer à servir les autres.

— Oui, sans doute ; le sort en est jeté. Le fermier des