Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/160

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
10
VALENTINE.

— Voulez-vous bien me remplacer, Monsieur ? lui dit-il avec un ton d’exquise politesse. Vous vous acquitterez de mon rôle beaucoup mieux que moi.

Et comme Bénédict, partagé entre la timidité et l’orgueil, hésitait à prendre cette place, dont on lui avait ravi le plus beau droit :

— Allons, Monsieur, ajouta M. de Lansac avec aménité, vous serez assez payé du service que je vous demande, et c’est à vous peut-être à m’en remercier.

Bénédict ne se fit pas prier plus longtemps ; la main de Valentine vint sans répugnance trouver la sienne qui tremblait. La comtesse était satisfaite de la manière diplomatique dont son futur gendre avait arrangé l’affaire ; mais tout d’un coup le joueur de vielle, facétieux et goguenard comme le sont les vrais artistes, interrompt le refrain de la bourrée, et fait entendre avec une affectation maligne le trille impératif. Il est enjoint au nouveau danseur d’embrasser sa partenaire. Bénédict devient pâle et perd contenance. Le père Lhéry, épouvanté de la colère qu’il lit dans les yeux de la comtesse, s’élance vers le vielleux et le conjure de passer outre. Le musicien villageois n’écoute rien, triomphe au milieu des rires et des bravos, et s’obstine à ne reprendre l’air qu’après la formalité de rigueur. Les autres danseurs s’impatientent. Madame de Raimbault se prépare à emmener sa fille. Mais M. de Lansac, homme de cour et homme d’esprit, sentant tout le ridicule de cette scène, s’avance de nouveau vers Bénédict avec une courtoisie un peu moqueuse :

— Eh bien, Monsieur, lui dit-il, faudra-t-il encore vous autoriser à prendre un droit dont je n’avais pas osé profiter ? Vous n’épargnez rien à votre triomphe.

Bénédict imprima ses lèvres tremblantes sur les joues veloutées de la jeune comtesse. Un rapide sentiment d’orgueil et de plaisir l’anima un instant ; mais il remarqua que Valentine, tout en rougissant, riait comme une bonne fille de toute cette aventure. Il se rappela qu’elle avait rougi aussi, mais qu’elle n’avait pas ri lorsque M. de Lansac lui avait baisé la main. Il se dit que ce beau comte, si poli, si adroit, si sensé, devait être aimé ; et il n’eut plus aucun plaisir à danser avec elle, quoiqu’elle dansât la bourrée à merveille avec tout l’aplomb et le laisser-aller d’une villageoise.

Mais Athénaïs y portait encore plus de charme et de coquetterie ; sa beauté était du genre de celles qui plaisent plus généralement. Les hommes d’une éducation vulgaire aiment les grâces qui attirent, les yeux qui préviennent, le sourire qui encourage. La jeune fermière trouvait dans son innocence même une assurance espiègle et piquante. En un instant elle fut entourée et comme enlevée par ses adorateurs campagnards. Bénédict la suivit encore quelque temps à travers le bal. Puis, mécontent de la voir s’éloigner de sa mère et se mêler à un essaim de jeunes étourdies autour duquel bourdonnaient des volées d’amoureux, il essaya de lui faire comprendre, par ses signes et par ses regards, qu’elle s’abandonnait trop à sa pétulance naturelle. Athénaïs ne s’en aperçut point ou ne voulut point s’en apercevoir. Bénédict prit de l’humeur, haussa les épaules, et quitta la fête. Il trouva dans l’auberge le valet de ferme de son oncle, qui s’était rendu là sur la petite jument grise que Bénédict montait ordinairement. Il le chargea de ramener le soir M. Lhéry et sa famille dans la patache, et, s’emparant de sa monture, il reprit seul le chenun de Grangeneuve à l’entrée de la nuit.

V.

Valentine, après avoir remercié Bénédict par un salut gracieux, quitta la danse, et, se tournant vers la comtesse, elle comprit à sa pâleur, à la contraction de ses lèvres, à la sécheresse de son regard, qu’un orage couvait contre elle dans le cœur vindicatif de sa mère. M. de Lansac, qui se sentait responsable de la conduite de sa fiancée, voulut lui épargner les âcres reproches du premier moment, et, lui offrant son bras, il suivit avec elle, à une certaine distance, madame de Rimbault qui entraînait sa belle-mère et se dirigeait vers le lieu où l’attendait sa calèche. Valentine était émue, elle craignait la colère amassée sur sa tête ; M. de Lansac, avec l’adresse et la grâce de son esprit, chercha à la distraire, et, affectant de regarder ce qui venait de se passer comme une niaiserie, il se chargea d’apaiser la comtesse. Valentine, reconnaissante de cet intérêt délicat qui semblait l’entourer toujours sans égoïsme et sans ridicule, sentit augmenter l’affection sincère que son futur époux lui inspirait.

Cependant la comtesse, outrée de n’avoir personne à quereller, s’en prit à la marquise sa belle-mère. Comme elle ne trouva pas ses gens au lieu indiqué parce qu’ils ne l’attendaient pas si tôt, il fallut faire quelques tours de promenade sur un chemin poudreux et pierreux, épreuve douloureuse pour des pieds qui avaient foulé des tapis de cachemire dans les appartements de Joséphine et de Marie-Louise. L’humeur de la comtesse en augmenta ; elle repoussa presque la vieille marquise, qui, trébuchant à chaque pas, cherchait à s’appuyer sur son bras.

— Voilà une jolie fête, une charmante partie de plaisir ! lui dit-elle. C’est vous qui l’avez voulu ; vous m’avez amenée ici à mon corps défendant. Vous aimez la canaille, vous ; mais, moi, je la déteste. Vous êtes-vous bien amusée, dites ? Extasiez-vous donc sur les délices des champs ! Trouvez-vous cette chaleur bien agréable ?

— Oui, oui, répondit la vieille, j’ai quatre-vingts ans.

— Moi, je ne les ai pas ; j’étouffe. Et cette poussière, ces grès qui vous percent la plante des pieds ! Tout cela est gracieux !

— Mais, ma belle, est-ce ma faute, à moi, s’il fait chaud, si le chemin est mauvais, si vous avez de l’humeur ?

— De l’humeur ! vous n’en avez jamais, vous, je le conçois, ne vous occupant de rien, laissant agir votre famille comme il plaît à Dieu. Aussi, les fleurs dont vous avez semé votre vie ont porté leurs fruits, et des fruits précoces, on peut le dire.

— Madame, dit la marquise avec amertume, vous êtes féroce dans la colère, je le sais.

— Sans doute, Madame, reprit la comtesse, vous appelez férocité le juste orgueil d’une mère offensée ?

— Et qui donc vous a offensée, bon Dieu ?

— Ah ! vous me le demandez. Vous ne me trouvez pas assez insultée dans la personne de ma fille, quand toute la canaille de la province a battu des mains en la voyant embrassée par un paysan, sous mes yeux, contre mon gré ! quand ils diront demain : «Nous avons fait un affront sanglant à la comtesse de Raimbault ! »

— Quelle exagération ! quel puritanisme ! Votre fille est déshonorée pour avoir été embrassée devant trois mille personnes ! Le beau crime ! De mon temps, Madame, et du vôtre aussi, je gage, on ne faisait pas ainsi, j’en conviens ; mais on ne faisait pas mieux. D’ailleurs, ce garçon n’est pas un rustre.

— C’est bien pis, Madame ; c’est un rustre enrichi, c’est un manant éclairé.

— Parlez donc moins haut ; si l’on vous entendait !…

— Oh ! vous rêvez toujours la guillotine ; vous croyez qu’elle marche derrière vous, prête à vous saisir à la moindre marque de courage et de fierté. Mais je veux bien parler bas, Madame ; écoutez ce que j’ai à vous dire : mêlez-vous de Valentine le moins possible, et n’écoutez pas si vite les résultats de l’éducation de l’autre.

— Toujours ! toujours ! dit la vieille femme en joignant les mains avec angoisse. Vous n’épargnerez jamais l’occasion de réveiller cette douleur ! Eh ! laissez-moi mourir en paix, Madame ; j’ai quatre-vingts ans.

— Tout le monde voudrait avoir cet âge, s’il autorisait tous les écarts du cœur et de la raison. Si vieille et si inoffensive que vous vous fassiez, vous avez encore sur ma fille et sur ma maison une influence très-grande. Faites-la servir au bien commun ; éloignez Valentine de ce funeste exemple, dont le souvenir ne s’est malheureusement pas éteint chez elle.

— Eh ! il n’y a pas de danger ! Valentine n’est-elle pas à la veille d’être mariée ? Que craignez-vous ensuite ?…