Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/163

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VALENTINE.

revenu de la fête, et je ne sais pas à quelle heure il rentrera.

Valentine pensa tristement au redoublement de colère que cette circonstance causerait à sa mère ; mais comme elle était fort innocente de tous les événements de cette journée, elle accepta l’offre de Bénédict avec une franchise qui commandait l’estime. Bénédict fut touché de ses manières simples et douces. Ce qui l’avait choqué d’abord en elle, cette aisance qu’elle devait à l’idée de supériorité sociale où on l’avait élevée, finit par le gagner. Il trouva qu’elle était fille noble de bonne foi, sans morgue et sans fausse humilité. Elle était comme le terme moyen entre sa mère et sa grand’mère ; elle savait se faire respecter sans offenser jamais. Bénédict était surpris de ne plus sentir auprès d’elle cette timidité, ces palpitations qu’un homme de vingt ans, élevé loin du monde, éprouve toujours dans le tête-à-tête d’une femme jeune et belle. Il en conclut que mademoiselle de Raimbault, avec sa beauté calme et son caractère candide, était digne d’inspirer une amitié solide. Aucune pensée d’amour ne lui vint auprès d’elle.

Après quelques questions réciproques, relatives à l’heure, à la route, à la bonté de leurs chevaux, Valentine demanda à Bénédict si c’était lui qui avait chanté. Bénédict savait qu’il chantait admirablement bien, et ce fut avec une secrète satisfaction qu’il se ressouvint d’avoir fait entendre sa voix dans la vallée. Néanmoins, avec cette profonde hypocrisie que nous donne l’amour-propre, il répondit négligemment :

— Avez-vous entendu quelque chose ? C’était moi, je pense, ou les grenouilles des roseaux.

Valentine garda le silence. Elle avait tant admiré cette voix, qu’elle craignait d’en dire trop ou trop peu. Cependant, après une pause, elle lui demanda ingénument :

— Et où avez-vous appris à chanter ?

— Si j’avais du talent, je serais en droit de répondre que cela ne s’apprend pas ; mais chez moi ce serait une fatuité. J’ai pris quelques leçons à Paris.

— C’est une belle chose que la musique ! reprit Valentine.

Et à propos de musique ils parlèrent de tous les arts.

— Je vois que vous êtes extrêmement musicienne, dit Bénédict à une remarque assez savante qu’elle venait de faire.

— On m’a appris cela comme on m’a tout appris, répondit-elle, c’est-à-dire superficiellement ; mais, comme j’avais le goût et l’instinct de cet art, je l’ai facilement compris.

— Et sans doule vous avez un grand talent ?

— Moi ! je joue des contredanses ; voilà tout.

— Vous n’avez pas de voix ?

— J’ai de la voix, j’ai chanté, et l’on trouvait que j’avais des dispositions ; mais j’y ai renoncé.

— Comment ! avec l’amour de l’art ?

— Oui, je me suis livrée à la peinture, que j’aimais beaucoup moins, et pour laquelle j’avais moins de facilité.

— Cela est étrange !

— Non. Dans le temps où nous vivons, il faut une spécialité. Notre rang, notre fortune ne tiennent à rien. Dans quelques années peut-être la terre de Raimbault, mon patrimoine sera un bien de l’État, comme elle l’a été il n’y a pas un demi-siècle. L’éducation que nous recevons est misérable ; on nous donne les éléments de tout, et l’on ne nous permet pas de rien approfondir. On veut que nous soyons instruites ; mais du jour où nous deviendrions savantes, nous serions ridicules. On nous élève toujours pour être riches, jamais pour être pauvres. L’éducation si bornée de nos aïeules valait beaucoup mieux ; du moins elles savaient tricoter. La révolution les a trouvées femmes médiocres ; elles se sont résignées à vivre en femmes médiocres ; elles ont fait sans répugnance du filet pour vivre. Nous qui savons imparfaitement l’anglais, le dessin et la musique ; nous qui faisons des peintures en laque, des écrans à l’aquarelle, des fleurs en velours, et vingt autres futilités ruineuses que les mœurs somptuaires d’une république repousseraient de la consommation, que ferions-nous ? Laquelle de nous s’abaissera sans douleur à une profession mécanique ? Car sur vingt d’entre nous, il n’en est souvent pas une qui possède à fond une connaissance quelconque. Je ne sache qu’un état qui leur convienne, c’est d’être femme de chambre. J’ai senti de bonne heure, aux récits de ma grand’mère et à ceux de ma mère (deux existences si opposées : l’émigration et l’empire, Coblentz et Marie-Louise), que je devais me garantir des malheurs de l’une, des prospérités de l’autre. Et quand j’ai été à peu près libre de suivre mon opinion, j’ai supprimé de mes talents ceux qui ne pouvaient me servir à rien. Je me suis adonnée à un seul, parce que j’ai remarqué que, quels que soient les temps et les modes, une personne qui fait très-bien une chose se soutient toujours dans la société.

— Vous pensez donc que la peinture sera moins négligée, moins inutile que la musique dans les mœurs lacédémoniennes que vous prévoyez, puisque vous l’avez rigidement embrassée contre votre vocation ?

— Peut-être ; mais ce n’est pas là la question. Comme profession, la musique ne m’eût pas convenu ; elle met une femme trop en évidence ; elle la pousse sur le théâtre ou dans les salons ; elle en fait une actrice ou une subalterne à qui l’on confie l’éducation d’une demoiselle de province. La peinture donne plus de liberté ; elle permet une existence plus retirée, et les jouissances qu’elle procure doublent de prix dans la solitude. J’imagine que vous ne désapprouverez plus mon choix… Mais allons un peu plus vite, je vous prie ; ma mère m’attend peut-être avec inquiétude.

Bénédict, plein d’estime et d’admiration pour le bon sens de cette jeune fille, flatté de la confiance avec laquelle elle lui exposait ses pensées et son caractère, doubla le pas à regret. Mais comme la ferme de Grangeneuve étalait son grand pignon blanc au clair de la lune, une idée subite vint le frapper. Il s’arrêta brusquement, et, dominé par cette pensée qui l’agitait, il avança machinalement le bras pour arrêter le cheval de Valentine.

— Qu’est-ce ? lui dit-elle en retenant sa monture ; n’est-ce pas par ici ?

Bénédict resta plongé dans un grand embarras. Puis tout d’un coup prenant courage :

— Mademoiselle, dit-il, ce que j’ai à vous dire me cause une grande anxiété, parce que je ne sais pas bien comment vous l’accueillerez venant de moi. C’est la première fois de ma vie que je vous parle, et le ciel m’est témoin que je vous quitterai pénétré de vénération. Cependant ce peut être aussi la seule, la dernière fois que j’aurai ce bonheur ; et si ce que j’ai à vous annoncer vous offense, il vous sera facile de ne jamais rencontrer la figure d’un homme qui aura eu le malheur de vous déplaire…

Ce début solennel jeta autant de crainte que de surprise dans l’esprit de Valentine. Bénédict avait dans tous les temps une physionomie particulièrement bizarre. Son esprit avait la même teinte de singularité ; elle s’en était aperçue dans l’entretien qu’ils venaient d’avoir ensemble. Ce talent supérieur pour la musique, ces traits dont on ne pouvait saisir l’expression dominante, cet esprit cultivé et déjà sceptique à propos de tout, faisaient de lui un être étrange aux yeux de Valentine, qui n’avait jamais eu aucun rapport aussi direct avec un jeune homme d’une autre classe que la sienne. L’espèce de préface qu’il venait de lui débiter lui causa donc de l’épouvanle. Quoique étrangère à de pures vanités, elle craignait une déclaration, et n’eut pas la présence d’esprit de répondre un seul mot.

— Je vois que je vous effraie, Mademoiselle, reprit Bénédict. C’est que, dans la position délicate où je me trouve jeté par le hasard, je n’ai pas assez d’usage ou d’esprit pour me faire comprendre à demi-mot.

Ces paroles augmentèrent l’effroi et la terreur de Valentine.

— Monsieur, lui dit-elle, je ne pense pas que vous puissiez avoir à me dire quelque chose que je puisse entendre, après l’aveu que vous faites de votre embarras. Puisque vous craignez de m’offenser, je dois craindre de vous laisser commettre une gaucherie. Brisons là, je