Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/169

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VALENTINE.

nel ? Songez dans quelle position nous nous trouvons !… Non, non, je ne veux rien entendre. C’est aujourd’hui que je vous quitte pour aller à mon poste attendre tristement la fin de l’éternel mois qui s’oppose à mon bonheur, et je ne veux pas attrister ce jour déjà si triste par une confidence qui semble vous être pénible. Quoi que vous ayez à me dire, quoi que vous ayez fait de criminel, je vous absous. Allez, Valentine, vôtre âme est trop belle, votre vie est trop pure pour que j’aie l’insolence de vouloir vous confesser.

— Cette confidence ne vous attristera pas, répondit Valentine en retrouvant toute sa confiance dans la raison de M. de Lansac. Au contraire, lorsque même vous m’accuseriez d’avoir agi avec précipitation, vous vous réjouiriez encore avec moi, j’en suis sûre, d’un événement qui me comble de joie. J’ai retrouvé ma sœur…

— Taisez-vous ! dit vivement M. de Lansac en affectant une terreur comique. Ne prononcez pas ce nom ici ! Votre mère a des doutes qui déjà la mettent au désespoir. Que serait-ce, grand Dieu ! si elle savait où vous en êtes ? Croyez-moi, ma chère Valentine, gardez ce secret bien avant dans votre cœur, et n’en parlez pas même à moi. Vous m’ôteriez par là tous les moyens de conviction que mon air d’innocence doit me donner auprès de votre mère. Et puis, ajouta-t-il en souriant d’un air qui ôtait à ses paroles toute la rigidité de leur sens, je ne suis pas encore assez votre maître, c’est-à-dire votre protecteur, pour me croire bien fondé à autoriser un acte de rébellion ouverte contre la volonté maternelle. Attendez un mois. Cela vous semblera bien moins long qu’à moi.

Valentine, qui tenait à dégager sa conscience de la circonstance la plus délicate de son secret, voulut en vain insister. M. de Lansac ne voulut rien entendre, et finit par lui persuader qu’elle ne devait rien lui dire.

Le fait est que M. de Lansac était bien né, qu’il occupait de belles fonctions diplomatiques, qu’il était plein d’esprit, de séduction et de ruse ; mais qu’il avait des dettes à payer, et que pour rien au monde il n’eut voulu perdre la main et la fortune de mademoiselle de Raimbault. Dans la crainte continuelle de s’aliéner la mère ou la fille, il transigeait secrètement avec l’une et avec l’autre, il flattait leurs sentiments, leurs opinions, et, peu intéressé dans l’affaire de Louise, il était décidé à n’y intervenir que lorsqu’il deviendrait maître de la terminer à son gré.

Valentine prit sa prudence pour une autorisation tacite, et, se rassurant de ce côté, elle dirigea toutes ses pensées vers l’orage qui allait éclater du côté de sa mère.

La veille au soir, le laquais adroit et bas qui avait déjà insinué quelques soupçons sur l’apparition de Louise dans le pays était entré chez la comtesse, sous le prétexte d’apporter une limonade, et il avait eu avec elle l’entretien suivant.

IX.

— Madame m’avait ordonné hier de m’informcr de la personne…

— Il suffit. Ne la nommez jamais devant moi. L’avez-vous fait ?

— Oui, Madame, et je crois être sur la voie.

— Parlez donc.

— Je n’oserais pas affirmer à madame que la chose soit aussi certaine que je le désirerais. Mais voici ce que je sais : il y a à la ferme de Grangeneuve, depuis à peu près trois semaines, une femme qui passe pour la nièce du père Lhéry, et qui m’a bien l’air d’être celle que nous cherchons.

— L’avez-vous vue ?

— Non, Madame. D’ailleurs je ne connais pas la personne… et personne ici n’est plus avancé que moi.

— Mais que disent les paysans ?

— Les uns disent que c’est bien la parente des Lhéry ; à preuve, disent-ils, qu’elle n’est pas vêtue comme une demoiselle, et puis, parce qu’elle occupe chez eux une chambre de laboureur. Ils pensent que si c’était mademoiselle… on lui aurait fait une autre réception à la ferme. Les Lhéry lui étaient tout dévoués, comme madame sait.

— Sans doute. La mère Lhéry a été sa nourrice dans un temps où elle était fort heureuse de trouver ce moyen d’existence. Mais que disent les autres ?… Comment se fait-il que pas un ici ne puisse affirmer si cette personne est ou n’est pas celle que tout le monde a vue autrefois ?

— D’abord peu de gens l’ont vue à Grangeneuve, qui est un endroit fort isolé. Elle n’en sort presque pas, et, lorsqu’elle sort, elle est toujours enveloppée d’une mante, parce que, dit-on, elle est malade. Ceux qui l’ont rencontrée l’ont à peine aperçue, et disent qu’il leur est impossible de savoir si la personne fraîche et replète qu’ils ont vue, il y a quinze ans, est la personne maigre et pâle qu’ils voient maintenant. C’est une chose embarrassante à éclaircir, et qui demande beaucoup d’adresse et de persévérance.

— Joseph ! je vous donne cent francs si vous voulez vous en charger.

— Il suffit d’un ordre de madame, répondit le valet d’un air hypocrite. Mais si je n’en viens pas à bout aussi vite que madame le désire, elle voudra bien se rappeler que les paysans d’ici sont rusés, méfiants ; qu’ils ont un fort esprit, aucun attachement pour leurs anciens devoirs, et qu’ils ne seraient pas fâchés de montrer une opposition quelconque à la volonté de madame…

— Je sais qu’ils ne m’aiment pas, et je m’en félicite. La haine de ces gens-là m’honore au lieu de m’inquiéter. Mais le maire de la commune n’a-t-il point fait amener cette étrangère pour la questionner ?

— Madame sait que le maire est un Lhéry, un cousin de son fermier ; dans cette famille-là, ils sont unis comme les doigts de la main, et ils s’entendent comme larrons en foire…

Joseph sourit de complaisance en se trouvant tant de causticité dans le discours. La comtesse ne daigna pas partager son sentiment ; mais elle reprit :

— Oh ! c’est un grand désagrément que ces fonctions de maire soient remplies par des paysans, à qui elles donnent une certaine autorité sur nous !

— Il faudra, pensa-t-elle, que je m’occupe de faire destituer celui-là, et que mon gendre prenne l’ennui de le remplacer. Il fera faire la besogne par les adjoints.

Puis, revenant tout à coup au sujet de l’entretien par un de ces aperçus clairs et prompts que donne la haine :

— Il y a un moyen, dit-elle : c’est d’envoyer Catherine à la ferme, et de la faire parler.

— La nourrice de mademoiselle !… Oh ! c’est une femme plus rusée que madame ne pense. Peut-être sait-elle déjà fort bien ce qui en est.

— Enfin, il faut trouver un moyen, dit la comtesse avec humeur.

— Si madame me permet d’agir…

— Eh ! certainement !

— En ce cas, j’espère être instruit demain de ce qui intéresse madame.

Le lendemain, vers six heures du matin, au moment où l’Angelus sonnait au fond de la vallée et où le soleil enluminait tous les toits d’alentour, Joseph se dirigea vers la partie du pays la plus déserte, et en même temps la mieux cultivée ; c’était sur les terres de Raimbault, terres considérables et fertiles, jadis vendues comme biens nationaux, rachetées sous l’empire par la dot de mademoiselle Chignon, fille d’un riche manufacturier, que le général comte de Raimbault avait épousée en secondes noces. L’empereur aimait à unir les anciens noms aux nouvelles fortunes : ce mariage s’était conclu sous son influence suprême ; et la nouvelle comtesse avait bientôt dépassé dans son cœur tout l’orgueil de la vieille noblesse qu’elle haïssait, et dont cependant elle avait voulu à tout prix obtenir les honneurs et les titres.

Joseph avait sans doute tissé une fable bien savante pour se présenter à la ferme sans effaroucher personne, il avait dans son sac bien des tours de Scapin pour abuser de la simplicité des habitants ; mais, par malheur, la première personne qu’il rencontra à cent pas de la ferme fut