Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/171

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VALENTINE.

imprudent. Une pensée plus louable que celle du danger la retint : ce fut la crainte de désobéir deux fois en allant au-devant d’une aventure quelle ne pouvait pas repousser.

Elle résolut donc d’attendre un nouvel avertissement pour descendre, et bientôt une grande rumeur de chiens animés les uns contre les autres fit glapir tous les échos du préau. C’était Bénédict qui avait mis le sien aux prises avec ceux de la maison, afin d’annoncer son arrivée de la manière la plus bruyante possible.

Valentine descendit aussitôt ; son instinct lui fit deviner que Bénédict se présenterait de préférence à la marquise comme étant la plus abordable. Elle rejoignit donc sa grand’mère, qui avait coutume de faire la sieste sur le canapé du salon, et, après l’avoir doucement éveillée, elle prit un prétexte pour s’asseoir à ses côtés.

Au bout de quelques minutes, un domestique vint annoncer que le neveu de M. Lhéry demandait à présenter son respect et son gibier à la marquise.

— Je me passerais bien de son respect, répondit la vieille folle, mais que son gibier soit le bienvenu. Faites entrer.


DEUXIÈME PARTIE.

X.

En voyant paraître ce jeune homme dont elle se savait complice et qu’elle allait encourager, sous les yeux de sa grand’mère, à lui remettre un secret message, Valentine eut un remords. Elle sentit qu’elle rougissait, et le pourpre de ses joues alla se refléter sur celles de Bénédict.

_ Ah ! c’est toi, mon garçon ! dit la marquise qui étalait sur le sofa sa jambe courte et replète avec des grâces du temps de Louis xv. Sois le bienvenu. Comment va-t-on à la ferme ? Et cette bonne mère Lhéry ? et cette jolie petite cousine ? et tout le monde ?

Puis, sans se soucier de la réponse, elle enfonça la main dans la carnassière que Bénédict détachait de son épaule.

— Ah ! vraiment, c’est fort beau, ce gibier-là ! Est-ce toi qui l’as tué ? On dit que tu laisses un peu braconner le Trigaud sur nos terres ? Mais voilà de quoi te faire absoudre…

— Ceci, dit Bénédict en tirant de son sein une petite mésange vivante, je l’ai prise au filet par hasard. Comme elle est d’une espèce rare, j’ai pensé que mademoiselle, qui s’occupe d’histoire naturelle, la joindrait à sa collection.

Et, tout en remettant le petit oiseau à Valentine, il affecta d’avoir beaucoup de peine à le glisser dans ses doigts sans le laisser échapper. Il profita de ce moment pour lui remettre la lettre. Valentine s’approcha d’une fenêtre, comme pour examiner l’oiseau de près, et cacha le papier dans sa poche.

— Mais tu dois avoir bien chaud, mon cher ? dit la marquise. Va donc te désaltérer à l’office.

Valentine vit le sourire de dédain qui effleurait les lèvres de Bénédict.

— Monsieur aimerait peut-être mieux, dit-elle vivement, prendre un verre d’eau de grenades ?

Et elle souleva la carafe qui était sur un guéridon derrière sa grand’mère, pour en verser elle-même à son hôte. Bénédict la remercia d’un regard, et, passant derrière le dossier du sofa, il accepta, heureux de toucher le verre de cristal que la blanche main de Valentine lui offrit.

La marquise eut une petite quinte de toux pendant laquelle il dit vivement à Valentine :

— Que faudra-t-il répondre de votre part à la demande contenue dans cette lettre ?

— Quoi que ce soit, oui, répondit Valentine, effrayée de tant d’audace.

Bénédict promenait un regard grave sur ce salon élégant et spacieux, sur ces glaces limpides, sur ces parquets luisants, sur mille recherches de luxe dont l’usage même était ignoré encore à la ferme. Ce n’était pas la première fois qu’il pénétrait dans la demeure du riche, et son cœur était loin de se prendre d’envie pour tous ces hochets de la fortune, comme eût fait celui d Athénaïs. Mais il ne pouvait s’empêcher de faire une remarque qui n’avait pas encore pénétré chez lui si avant ; c’est que la société avait mis entre lui et mademoiselle de Raimbault des obstacles immenses.

« Heureusement, se disait-il, je puis braver le danger de la voir sans en souffrir. Jamais je ne serai amoureux d’elle. »

— Eh bien ! ma fille, veux-tu te mettre au piano, et continuer cette romance que tu m’avais commencée tout à l’heure ?

C’était un ingénieux mensonge de la vieille marquise pour faire entendre à Bénédict qu’il était temps de se retirer à l’office.

— Bonne maman, répondit Valentine, vous savez que je ne chante guère ; mais vous qui aimez la bonne musique, si vous voulez vous donner un très-grand plaisir, priez monsieur de chanter.

— En vérité ? dit la marquise. Mais comment sais-tu cela, ma fille ?

— C’est Athénaïs qui me l’a dit, répondit Valentine en baissant les yeux.

- Eh bien ! s’il en est ainsi, mon garçon, fais-moi ce plaisir-là, dit la marquise. Régale-moi d’un petit air villageois ; cela me reposera du Rossini, auquel je n’entends rien.

— Je vous accompagnerai si vous voulez, dit Valentine au jeune homme avec timidité.

Bénédict était bien un peu troublé de l’idée que sa voix allait peut-être appeler au salon la fière comtesse. Mais il était plus touché encore des efforts de Valentine pour le retenir et le faire asseoir ; car la marquise malgré toute sa popularité, n’avait pu se décider à offrir un siège au neveu de son fermier.

Le piano fut ouvert. Valentine s’y plaça après avoir tiré un pliant auprès du sien. Bénédict, pour lui prouver qu’il ne s’apercevait pas de l’affront qu’il avait reçu, préféra chanter debout.

Dès les premières notes, Valentine rougit et pâlit, des larmes vinrent au bord de sa paupière ; peu à peu elle se calma, ses doigts suivirent le chant, et son oreille le recueillit avec intérêt.

La marquise écouta d’abord avec plaisir. Puis, comme elle avait sans cesse l’esprit oisif et ne pouvait rester en place elle sortit, rentra, et ressortit encore.

— Cet air, dit Valentine dans un instant où elle fut seule avec Bénédict, est celui que ma sœur me chantait de prédilection lorsque j’étais enfant, et que je la faisais asseoir sur le haut de la colline pour l’entendre répéter à l’écho. Je ne l’ai jamais oublié, et tout à l’heure j’ai failli pleurer quand vous l’avez commencé.

— Je l’ai chanté à dessein, répondit Bénédict ; c’était vous parler au nom de Louise…

La comtesse entra comme ce nom expirait sur les lèvres de Bénédict. À la vue de sa fille assise auprès d’un homme en tête-à-tête, elle attacha sur ce groupe des yeux clairs, fixes, stupéfaits. D’abord, elle ne reconnut pas Bénédict qu’elle avait à peine regardé à la fête, et la surprise la pétrifia sur place. Puis, quand elle regarda l’impudent vassal qui avait osé porter ses lèvres sur les joues de sa fille, elle fit un pas en avant, pâle et tremblante, essayant de parler et retenue par une strangulation subite. Heureusement un incident ridicule préserva Bénédict de l’explosion. Le beau lévrier gris de la comtesse s’était approché avec insolence du chien de chasse de Bénédict, qui, tout poudreux, tout haletant, s’était couché sans façon sous le piano. Perdreau, patiente et raisonnable bête, se laissa flairer des pieds à la tête, et se contenta de répondre aux avanies de son hôte en lui montrant silencieusement une longue rangée de dents blanches. Mais quand le lévrier hautain et discourtois, voulut passer aux injures, Perdreau, qui n’avait jamais souffert un affront et qui venait de faire tête à trois dogues quelques instants aupa-