Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/217

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VALENTINE.

s’était glissée sur sa tête, et qui se promenait moelleuse et légère, comme le souffle d’un follet, parmi les flots rudes et noirs de sa chevelure. C’était une émotion qui brisait sa poitrine et qui faisait refluer tout son sang à son cœur. Il y avait de quoi en mourir ; mais il serait mort plutôt que de laisser voir son trouble tant il craignait d’éveiller les méfiances et les remords de Valentine. Si elle avait su quels torrents de délices elle versait dans son sein, elle se fût retirée. Pour obtenir cet abandon, ces molles caresses, ces cuisantes voluptés, il y fallait paraître insensible. Bénédict retenait sa respiration, et comprimait l’ardeur de sa fièvre. Son silence finit par gêner Valentine, elle lui parla à voix basse pour se distraire de l’émotion trop vive qui commençait à la gêner aussi.

— N’est-ce pas que nous sommes heureux, lui dit-elle, peut-être pour lui faire entendre ou pour se dire à elle-même qu’il ne fallait pas désirer de l’être davantage.

— Oh ! dit Benédiet, en s’efforçant malgré lui d’assurer le son de sa voix, il faudrait mourir ainsi !

Un pas rapide, qui traversait la pelouse et s’approchait du pavillon, retentit au milieu du silence. Je ne sais quel pressentiment vint effrayer Bénédict ; il serra convulsivement la main de Valentin et la pressa contre son cœur, qui battait aussi haut dans sa poitrine que le bruit inquiétant de ces pas inattendus. Valentine sentit le sien se glacer d’une peur vague, mais terrible ; elle retira brusquement ses mains et se dirigea vers la porte. Mais elle s’ouvrit avant qu’elle l’eût atteinte, et Catherine essoufflée parut.

— Madame, dit-elle d’un air empressé et consterné, M. de Lansac est au château !

Ce mot fit sur tous ceux qui l’entendirent le même effet qu’une pierre lancée au sein des ondes pures et immobiles d’un lac ; les cieux, les arbres, les délicieux paysages qui s’y reflétaient se brisent, se tordent et s’effacent ; un caillou a suffi pour faire rentrer dans le chaos toute une scène enchantée : ainsi fut rompue l’harmonie délicieuse qui régnait en ce lieu une minute auparavant. Ainsi fut bouleversé le beau rêve de bonheur dont se berçait cette famille. Dispersée tout à coup comme les feuilles que le vent balaie en tourbillon, elle se sépara pleine d’anxiétés et d’alarmes. Valentine pressa Louise et son fils dans ses bras.

— À jamais à vous ! leur dit-elle en les quittant ; nous nous reverrons bientôt, j’espère ; peut-être demain.

Valentin secoua tristement la tâte ; un mouvement de fierté et de haine indéfinissable venait d’éclore en lui au nom de M. de Lansac. Il avait souvent songé que ce noble comte pourrait bien le chasser de sa maison, cette idée avait parfois empoisonné le bonheur qu’il y goûtait.

— Cet homme fera bien de vous rendre heureuse, dit-il à sa tante d’un air martial qui la fit sourire d’attendrissement ; sinon il aura affaire à moi !

— Que pourrais-tu craindre avec un tel chevalier ? dit Athénaïs à madame de Lansac en s’efforçant de paraître gaie, et en donnant une petite tape de sa main ronde et polie sur la joue enflammée du jeune homme.

— Venez-vous, Bénédict ? cria Louise en se dirigeant vers la porte du parc qui s’ouvrait sur la campagne.

— Tout à l’heure, répondit-il.

Il suivit Valentine vers l’autre sortie, et tandis que Catherine éteignait à la hâte les bougies et fermait le pavillon :

— Valentine !… lui dit-il d’une voix sourde et violemment agitée.

Il ne put en dire davantage. Comment eût-il osé exprimer d’ailleurs le sujet de ses craintes et de sa fureur ?

Valentine le comprit, et lui tendant la main d’un air ferme :

— Soyez tranquille, lui répondit-elle avec un sourire d’amour et de fierté.

L’expression de sa voix et de son regard eut tant de puissance sur Bénédict que, docile à la volonté de Valentine, il s’éloigna presque tranquille.

XXXI.

M. de Lansac en costume de voyage et affectant une grande fatigue, s’était drapé nonchalamment sur le canapé du grand salon. Il vint au-devant de Valentine d’un air galant et empressé dès qu’il l’aperçut. Valentine tremblait et se sentait près de s’évanouir. Sa pâleur, sa consternation, n’échappèrent point au comte ; il feignit de ne pas s’en apercevoir, et lui fit compliment au contraire sur l’éclat de ses yeux et la fraîcheur de son teint. Puis il se mit aussitôt à causer avec cette aisance que donne l’habitude de la dissimulation ; et le ton dont il parla de son voyage, la joie qu’il exprima de se retrouver auprès de sa femme, les questions bienveillantes qu’il lui adressa sur sa santé, sur les plaisirs de sa retraite, l’aidèrent à se remettre de son émotion et à paraître, comme lui, calme, gracieuse et polie.

Ce fut alors seulement qu’elle remarqua dans un coin du salon un homme gros et court, d’une figure rude et commune ; M. de Lansac le lui présenta comme un de ses amis. Il y avait quelque chose de contraint dans la manière dont M. de Lansac prononça ces mots ; le regard sombre et terne de cet homme, le salut raide et gauche qu’il lui rendit, inspirèrent à Valentine un éloignement irrésistible pour cette figure ingrate, qui semblait se trouver déplacée en sa présence et qui s’efforçait, à force d’impudence, de déguiser le malaise de sa situation.

Après avoir soupé à la même table et vis-à-vis de cet inconnu d’un extérieur si repoussant, M. de Lansac pria Valentine de donner des ordres pour qu’on préparât un des meilleurs appartements du château à son bon M. Grapp. Valentine obéit, et quelques instants après M. Grapp se retira, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de Lansac, et avoir salué sa femme avec le même embarras et le même regard d’insolente servilité que la première fois.

Lorsque les époux furent seuls ensemble, une mortelle frayeur s’empara de Valentin. Pâle et les yeux baissés elle cherchait en vain à renouer la conversation, quand M. de Lansac, rompant le le silence, lui demanda permission de se retirer, accablé qu’il était de fatigue.

— Je suis venu de Pétersbourg en quinze jours, lui dit-il avec une sorte d’affectation ; je ne me suis arrêté que vingt-quatre heures à Paris ; aussi je crois… j’ai certainement de la fièvre.

— Oh ! sans doute, vous avez… vous devez avoir la fièvre répéta Valentine avec un empressement maladroit.

Un sourire haineux effleura les lèvres discrètes du diplomate.

— Vous avez l’air de Rosine dans le Barbier ! dit-il d’un ton semi-plaisant, semi-amer, Buona sera, don Basilio ! Ah ! ajouta-t-il en se traînant vers la porte d’un air accablé, j’ai un impérieux besoin de sommeiller ! Une nuit de plus en poste, et je tombais malade. Il y a de quoi, n’est-ce pas, ma chère Valentine ?

— Oh oui ! répondit-elle, il faut vous reposer ; je vous ai fait préparer…

— L’appartement du pavillon, n’est-il pas vrai, ma très-belle ? C’est le plus propice au sommeil. J’aime ce pavillon, il me rappellera l’heureux temps où je vous voyais tous les jours…

— Le pavillon ! répondit Valentine d’un air épouvanté qui n’échappa point à son mari, et qui lui servit de point de départ pour les découvertes qu’il se proposait de faire avant peu.

— Est-ce que vous avez disposé du pavillon ? dit-il d’un air parfaitement simple et indifférent.

— J’en ai fait une espèce de retraite pour étudier, répondit-elle avec embarras ; car elle ne savait pas mentir. Le lit est enlevé, il ne saurait être prêt pour ce soir… Mais l’appartement de ma mère, au rez-de-chaussée, est tout prêt à vous recevoir… s’il vous convient.

— J’en réclamerai peut-être un autre demain, dit M. de Lansac avec une intention féroce de vengeance et un sou-