Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/232

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VALENTINE.

mordant les poings. Ah ! je devais bien m’en douter que cela finirait ainsi. Ce freluquet-là ! il en conte à toutes les femmes. Il a fait la cour à mademoiselle Louise en même temps qu’à ma femme avant son mariage. Depuis, il est au su de tout le monde qu’il a osé courtiser madame de Lansac. Mais celle-là est une femme honnête et respectable, qui a refusé de le voir, et qui a déclaré qu’il ne mettrait jamais les pieds à la ferme tant qu’elle y serait. Je le sais bien, peut-être ! j’ai entendu qu’elle le disait à sa sœur, le jour où elle est venue loger chez nous. Maintenant, faute de mieux, ce monsieur veut bien revenir à ma femme ! Qu’est-ce qui me répondra d’ailleurs qu’ils ne s’entendent pas depuis longtemps ? Pourquoi était-elle si entichée, ces derniers mois, d’aller au château tous les soirs, contre mon gré ? C’est qu’elle le voyait là. Et il y a un diable de parc où ils se promenaient tous deux tant qu’ils voulaient. Vingt mille tonnerres ! je m’en vengerai ! À présent qu’on a fermé le parc, ils se donnent rendez-vous dans le bois, c’est tout clair ! Sais-je ce qui se passe la nuit ? Mais, triple diable ! me voici ; nous verrons si cette fois Satan défendra sa peau. Je leur ferai voir qu’on n’insulte pas impunément Pierre Blutty.

— S’il te faut un camarade, tu sais que je suis là, répondit Simonneau.

Les deux amis se pressèrent la main et prirent ensemble le chemin de la ferme.

Cependant Athénaïs avait si bien plaidé pour Bénédict, elle avait avec tant de candeur et de zèle défendu la cause de l’amour ; elle avait surtout si bien peint sa tristesse, l’altération de sa santé, sa pâleur, ses anxiétés ; elle l’avait montré si soumis, si timide, que la faible Valentine s’était laissé fléchir. En secret même, elle avait été bien aise de voir solliciter son rappel ; car à elle aussi les journées semblaient bien longues et sa résolution bien cruelle.

Bientôt il n’avait plus été question que de la difficulté de se voir.

— Je suis forcée, avait dit Valentine, de me cacher de cet amour comme d’un crime. Un ennemi que j’ignore, et qui sans doute me surveille de bien près, a réussi à me brouiller avec ma mère. Maintenant je sollicite mon pardon ; car quel autre appui me reste ? Mais si je me compromets par quelque nouvelle imprudence, elle le saura, et il ne faudra plus espérer la fléchir. Je ne puis donc pas aller avec toi à la prairie.

— Non, sans doute, dit Athénaïs, mais il peut venir ici.

— Y songes-tu ? reprit Valentine. Outre que ton mari s’est prononcé souvent à cet égard d’une manière hostile, et que la présence de Bénédict à la ferme pourrait faire naître des querelles dans ta famille et dans ton ménage, rien ne serait plus manifeste pour me compromettre que cette démarche, après deux ans écoulés sans reparaître ici. Son retour serait remarqué et commenté comme un événement, et nul ne pourrait douter que j’en fusse la cause.

— Tout cela est fort bien, dit Athénaïs ; mais qui l’empêche de venir ici à la brune, sans être observé ? Nous voici en automne, les jours sont courts ; à huit heures il fait nuit noire ; à neuf heures tout le monde est couché ; mon mari, qui est un peu moins dormeur que les autres, est absent. Quand Bénédict serait, je suppose, à la porte du verger sur les neuf heures et demie, quand j’irais la lui ouvrir, quand vous causeriez dans la salle basse une heure ou deux, quand il retournerait chez lui vers onze heures, avant le lever de la lune, eh bien ! qu’y aurait-il de si difficile et de si dangereux ?

Valentine fit bien des objections. Athénaïs insista, supplia, pleura même, déclara que ce refus causerait la mort de Bénédict. Elle finit par l’emporter. Le lendemain elle courut triomphante à la prairie, et y porta cette bonne nouvelle.

Le soir même, Bénédict, muni des instructions de sa protectrice, et connaissant parfaitement les lieux, fut introduit auprès de Valentine, et passa deux heures avec elle ; il réussit, dans cette entrevue, à reconquérir tout son empire. Il la rassura sur l’avenir, lui jura de renoncer à tout bonheur qui lui coûterait un regret, pleura d’amour et de joie à ses pieds, et la quitta, heureux de la voir plus calme et plus confiante, après avoir obtenu un second rendez-vous pour le lendemain.

Mais le lendemain Pierre Blutty et Georges Simonneau arrivèrent à la ferme. Blutty dissimula assez bien sa fureur et observa sa femme attentivement. Elle n’alla point à la prairie, il n’en était plus besoin ; et d’ailleurs elle craignait d’être suivie.

Blutty prit des renseignements autour de lui avec autant d’adresse qu’il en fut capable, et il est vrai de dire que les paysans n’en manquent point lorsqu’une des cordes épaisses de leur sensibilité est enfin mise en jeu. Tout en affectant un air d’indifférence assez bien joué, il eut tout le jour l’œil et l’oreille au guet. D’abord il entendit un garçon de charrue dire à son compagnon que Charmette, la grande chienne fauve de la ferme, n’avait pas cessé d’aboyer depuis neuf heures et demie jusqu’à minuit. Ensuite il se promena dans le verger, et vit le sommet d’un mur en pierres sèches qui l’entourait un peu dérangé. Mais un indice plus certain, ce fut un talon de botte marqué en plusieurs endroits sur la glaise du fossé. Or, personne à la ferme ne faisait usage de bottes ; on n’y connaissait que les sabots ou les souliers ferrés à triple rang de clous.

Alors Blutty n’eut plus de doutes. Pour s’emparer à coup sûr de son ennemi, il sut renfermer sa colère et sa douleur, et vers le soir il embrassa assez cordialement sa femme, en disant qu’il allait passer la nuit à une métairie que possédait Simonneau, à une demi-lieue de là. On venait de finir les vendanges ; Simonneau, qui avait fait sa récolte un des derniers, avait besoin d’aide pour surveiller et contenir pendant cette nuit la fermentation de ses cuves. Cette fable n’inspira de doute à personne ; Athénaïs se sentait trop innocente pour s’effrayer des projets de son mari.

Il se retira donc chez son compagnon, et brandissant avec fureur une de ces lourdes fourches en fer dont on se sert dans le pays pour afféter le foin sur les charrettes en temps de récolte, il attendit la nuit avec une cuisante impatience. Pour lui donner du cœur et du sang-froid, Simonneau le fit boire.

XXXVIII.

Sept heures sonnèrent. La soirée était froide et triste. Le vent mugissait sur le chaume de la maisonnette, et le ruisseau, gonflé par les pluies des jours précédents, remplissait le ravin de son murmure plaintif et monotone. Bénédict se préparait à quitter son jeune ami, et il commençait, comme la veille, à lui bâtir une fable sur la nécessité de sortir à une pareille heure, lorsque Valentin l’interrompit.

— Pourquoi me tromper ? lui dit-il tout à coup en jetant sur la table d’un air résolu le livre qu’il tenait. Vous allez à la ferme.

Immobile de surprise, Bénédict ne trouva point de réponse.

— Eh bien, mon ami, dit le jeune homme avec une amertume concentrée, allez donc, et soyez heureux, vous le méritez mieux que moi ; et si quelque chose peut adoucir ce que je souffre, c’est de vous avoir pour rival.

Bénédict tombait des nues ; les hommes ont peu de perspicacité pour ces sortes de découvertes, et d’ailleurs ses propres chagrins l’avaient trop absorbé depuis longtemps pour qu’il pût s’être aperçu que l’amour avait fait irruption aussi chez cet enfant dont il avait la tutelle. Étourdi de ce qu’il entendait, il s’imagina que Valentin était amoureux de sa tante, et son sang se glaça de surprise et de chagrin.

— Mon ami, dit Valentin en se jetant sur une chaise d’un air accablé, je vous offense, je vous irrite, je vous afflige peut-être ! Vous que j’aime tant ! me voilà forcé de lutter contre la haine que vous m’inspirez quelquefois ! Tenez, Bénédict, prenez garde à moi, il y a des jours où je suis tenté de vous assassiner.

— Malheureux enfant ! s’écria Bénédict en lui saisis-