Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/28

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LA MARE AU DIABLE

— Oui, à supposer ! Et en attendant qu’on puisse le savoir, combien de temps faudrait-il rester le nez au vent ?

— Ca dépend de vous, je crois, si vous savez parler et persuader. Jusqu’ici ma fille a très-bien compris que le meilleur temps de sa vie serait celui qu’elle passerait à se laisser courtiser, et elle ne se sent pas pressée de devenir la servante d’un homme, quand elle peut commander à plusieurs. Ainsi, tant que le jeu lui plaira elle peut se divertir ; mais si vous plaisez plus que le jeu, le jeu pourra cesser. Vous n’avez qu’à ne pas vous rebuter. Revenez tous les dimanches, faites-la danser, donnez à connaître que vous vous mettez sur les rangs, et si on vous trouve plus aimable et mieux appris que les autres, un beau jour on vous le dira sans doute.

— Pardon, père Léonard, votre fille a le droit d’agir comme elle l’entend, et je n’ai pas celui de la blâmer. À sa place, moi, j’agirais autrement ; j’y mettrais plus de franchise et je ne ferais pas perdre du temps à des hommes qui ont sans doute quelque chose de mieux à faire qu’à tourner autour d’une femme qui se moque d’eux. Mais, enfin, si elle trouve son amusement et son bonheur à cela, cela ne me regarde point. Seulement, il faut que je vous dise une chose qui m’embarrasse un peu à vous avouer depuis ce matin, vu que vous avez commencé par vous tromper sur mes intentions, et que vous ne m’avez pas donné le temps de vous répondre : si bien que vous croyez ce qui n’est point. Sachez donc que je ne suis pas venu ici dans la vue de demander votre fille en mariage, mais dans celle de vous acheter une paire de bœufs que vous voulez conduire en foire la semaine prochaine, et que mon beau-père suppose lui convenir.

— J’entends, Germain, répondit Léonard fort tranquillement ; vous avez changé d’idée en voyant ma fille avec ses amoureux. C’est comme il vous plaira. Il paraît que ce qui attire les uns rebute les autres, et vous avez le droit de vous retirer puisque aussi bien vous n’avez pas encore parlé. Si vous voulez sérieusement acheter mes bœufs, venez les voir au pâturage ; nous en causerons, et, que nous fassions ou non ce marché, vous viendrez dîner avec nous avant de vous en retourner.

— Je ne veux pas que vous vous dérangiez, reprit Germain, vous avez peut-être affaire ici ; moi je m’ennuie un peu de voir danser et de ne rien faire. Je vais voir vos bêtes, et je vous trouverai tantôt chez vous.

Là-dessus Germain s’esquiva et se dirigea vers les prés où Léonard lui avait, en effet, montré de loin une partie de son bétail. Il était vrai que le père Maurice en avait à acheter, et Germain pensa que s’il lui ramenait une belle paire de bœufs d’un prix modéré, il se ferait mieux pardonner d’avoir manqué volontairement le but de son voyage.

Il marcha vite et se trouva bientôt à peu de distance des Ormeaux. Il éprouva alors le besoin d’aller embrasser son fils, et même de revoir la petite Marie, quoiqu’il eût perdu l’espoir et chassé la pensée de lui devoir son bonheur. Tout ce qu’il venait de voir et d’entendre, cette femme coquette et vaine, ce père à la fois rusé et borné, qui encourageait sa fille dans des habitudes d’orgueil et de déloyauté, ce luxe des villes, qui lui paraissait une infraction à la dignité des mœurs de la campagne, ce temps perdu à des paroles oiseuses et niaises, cet intérieur si différent du sien, et surtout ce malaise profond que l’homme des champs éprouve lorsqu’il sort de ses habitudes laborieuses, tout ce qu’il avait subi d’ennui et de confusion depuis quelques heures donnait à Germain l’envie de se retrouver avec son enfant et sa petite voisine. N’eût-il pas été amoureux de cette dernière, il l’aurait encore cherchée pour se distraire et remettre ses esprits dans leur assiette accoutumée.

Mais il regarda en vain dans les prairies environnantes, il n’y trouva ni la petite Marie ni le petit Pierre : il était pourtant l’heure ou les pasteurs sont aux champs. Il y avait un grand troupeau dans une chome ; il demanda à un jeune garçon, qui le gardait, si c’étaient les moutons de la métairie des Ormeaux.

— Oui, dit l’enfant.

— En êtes-vous le berger ? est-ce que les garçons gardent les bêtes à laine des métairies, dans votre endroit ?

— Non. Je les garde aujourd’hui parce que la bergère est partie : elle était malade.

— Mais n’avez-vous pas une nouvelle bergère, arrivée de ce matin ?

— Oh ! bien oui ! elle est déjà partie aussi.

— Comment, partie ? n’avait-elle pas un enfant avec elle ?

— Oui : un petit garçon qui a pleuré. Ils se sont en allés tous les deux au bout de deux heures.

— En allés, où ?

— D’où ils venaient, apparemment. Je ne le leur ai pas demandé.

— Mais pourquoi donc s’en allaient-ils ? dit Germain de plus en plus inquiet.

— Dame ! est-ce que je sais ?

— On ne s’est pas entendu sur le prix ? ce devait être pourtant une chose convenue d’avance.

— Je ne peux rien vous en dire. Je les ai vus entrer et sortir, voilà tout.

Germain se dirigea vers la ferme et questionna les métayers. Personne ne put lui expliquer le fait ; mais il était constant qu’après avoir causé avec le fermier, la jeune fille était partie sans rien dire, emmenant l’enfant qui pleurait.

— Est-ce qu’on a maltraité mon fils ? s’écria Germain, dont les yeux s’enflammèrent.

— C’était donc votre fils ? Comment se trouvait-il avec cette petite ? D’où êtes-vous donc, et comment vous appelle-t-on ?

Germain, voyant que, selon l’habitude du pays, on allait répondre à ses questions par d’autres questions, frappa du pied avec impatience et demanda à parler au maître.

Le maître n’y était pas : il n’avait pas coutume de rester la journée entière quand il venait à la ferme. Il était monté à cheval, et il était parti on ne savait pour quelle autre de ses fermes.

— Mais enfin, dit Germain en proie à une vive anxiété, ne pouvez-vous savoir la raison du départ de cette jeune fille ?

Le métayer échangea un sourire étrange avec sa femme, puis il répondit qu’il n’en savait rien, que cela ne le regardait pas. Tout ce que Germain put apprendre, c’est que la jeune fille et l’enfant étaient allés du côté de Fourche. Il courut à Fourche : la veuve et ses amoureux n’étaient pas de retour, non plus que le père Léonard. La servante lui dit qu’une jeune fille et un enfant étaient venus le demander, mais que, ne les connaissant pas, elle n’avait pas voulu les recevoir, et leur avait conseillé d’aller à Mers.

— Et pourquoi avez-vous refusé de les recevoir ? dit Germain avec humeur. On est donc bien méfiant dans ce pays-ci, qu’on n’ouvre pas la porte à son prochain ?

— Ah dame ! répondit la servante, dans une maison riche comme celle-ci on a raison de faire bonne garde. Je réponds de tout quand les maîtres sont absents, et je ne peux pas ouvrir aux premiers venus.

— C’est une laide coutume, dit Germain, et j’aimerais mieux être pauvre que de vivre comme cela dans la crainte. Adieu, la fille ! adieu à votre vilain pays !

Il s’enquit dans les maisons environnantes. On avait vu la bergère et l’enfant. Comme le petit était parti de Belair à l’improviste, sans toilette, avec sa blouse un peu déchirée et sa petite peau d’agneau sur le corps ; comme aussi la petite Marie était, pour cause, fort pauvrement vêtue en tout temps, on les avait pris pour des mendiants. On leur avait offert du pain ; la jeune fille en avait accepté un morceau pour l’enfant qui avait faim, puis elle était partie très-vite avec lui, et avait gagné les bois.

Germain réfléchit un instant, puis il demanda si le fermier des Ormeaux n’était pas venu à Fourche.

— Oui, lui répondit-on ; il a passé à cheval peu d’instants après cette petite.

— Est-ce qu’il a couru après elle ?

— Ah ! vous le connaissez donc ? dit en riant le caba-