Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/280

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FRANÇOIS LE CHAMPI.

pour l’ordinaire, et cette sorte de peur n’empêchait point une certaine envie de plaire à ce beau gars, qui parlait si ferme et regardait si franchement. Si bien que se trouvant toute confondue et embarrassée, elle eut peine à se retenir de pleurer, et tourna vitement le nez d’un autre côté pour qu’il ne la vît dans cet émoi.

Mais il la vit bien et lui dit en manière amicale :

— Vous ne m’avez point fâché, Mariette, et vous n’avez pas sujet de l’être par votre part. Je ne pense pas mal de vous. Seulement je vois que vous êtes jeune, que la maison est dans le malheur, que vous n’y faites point d’attention, et qu’il faut bien que je vous dise comment je pense.

— Et comment pensez-vous ? fit-elle ; dites-le donc tout d’un coup, pour qu’on sache si vous êtes ami ou ennemi.

— Je pense que si vous n’aimez point le souci et le tracas qu’on se donne pour ceux qu’on aime et qui sont dans un mauvais charroi, il faut vous mettre à part, vous moquer du tout, songer à votre toilette, à vos amoureux, à votre futur mariage, et ne pas trouver mauvais qu’on s’emploie ici à votre place. Mais si vous avez du cœur, la belle enfant, si vous aimez votre belle-sœur et votre gentil neveu, et mêmement la pauvre servante fidèle qui est capable de mourir sous le collier comme un bon cheval, il faut vous réveiller un peu plus matin, soigner Madeleine, consoler Jeannie, soulager Catherine, et surtout fermer vos oreilles à l’ennemie de la maison, qui est madame Sévère, une mauvaise âme, croyez-moi. Voilà comment je pense, et rien de plus.

— Je suis contente de le savoir, dit la Mariette un peu sèchement, et à présent vous me direz de quel droit vous me souhaitez penser à votre mode.

— Oh ! c’est ainsi ! répondit François. Mon droit est le droit du champi, et pour que vous n’en ignoriez, de l’enfant reçu et élevé ici par la charité de madame Blanchet ; ce qui est cause que j’ai le devoir de l’aimer comme ma mère et le droit d’agir à cette fin de la récompenser de son bon cœur.

— Je n’ai rien à blâmer là-dessus, reprit la Mariette, et je vois que je n’ai rien de mieux à faire que de vous prendre en estime à cette heure et en bonne amitié avec le temps.

— Ça me va, dit François, donnez-moi une poignée de main.

Et il s’avança à elle en lui tendant sa grande main, point gauchement du tout. Mais cette enfant de Mariette fut tout à coup piquée de la mouche de la coquetterie, et, retirant sa main, elle lui dit que ce n’était pas convenant à une jeune fille de donner comme cela dans la main à un garçon.

Dont François se mit à rire et la laissa, voyant bien qu’elle n’allait pas franchement, et qu’avant tout elle voulait donner dans l’œil. Or, ma belle, pensa-t-il, vous n’y êtes point, et nous ne serons pas amis comme vous l’entendriez.

Il alla vers Madeleine qui venait de s’éveiller, et qui lui dit, en lui prenant ses deux mains : — J’ai bien dormi, mon fils, et le bon Dieu me bénit de me montrer ta figure première à mon éveil. D’où vient que mon Jeannie n’est point avec toi ?

Puis, quand la chose lui fut expliquée, elle dit aussi des paroles d’amitié à Mariette, s’inquiétant qu’elle eût passé la nuit à la veiller, et l’assurant qu’elle n’avait pas besoin de tant d’égards pour son mal. Mariette s’attendait que François allait dire qu’elle s’était même levée bien tard ; mais François ne dit rien et la laissa avec Madeleine, qui voulait essayer de se lever, ne sentant plus de fièvre.

Au bout de trois jours, elle se trouva même si bien, qu’elle put causer de ses affaires avec François.

— Tenez-vous en repos, ma chère mère, lui dit-il. Je me suis un peu déniaisé là-bas et j’entends assez bien les affaires. Je veux vous tirer de là, et j’en verrai le bout. Laissez-moi faire, ne démentez rien de ce que je dirai, et signez tout ce que je vous présenterai. De ce pas, puisque me voilà tranquillisé sur votre santé, je m’en vas à la ville consulter les hommes de la loi. C’est jour de marché, je trouverai là du monde que je veux voir, et je compte que je ne perdrai pas mon temps.

Il fit comme il disait ; et quand il eut pris conseil et renseignement des hommes de loi, il vit bien que les derniers billets que Blanchet avait souscrits à la Sévère pouvaient être matière à un bon procès ; car il les avait signés ayant la tête à l’envers, de fièvre, de vin et de bêtise. La Sévère s’imaginait que Madeleine n’oserait plaider, crainte des dépens. François ne voulait pas donner à madame Blanchet le conseil de s’en remettre au sort des procès, mais il pensa raisonnablement terminer la chose par un arrangement en lui faisant faire d’abord bonne contenance ; et, comme il lui fallait quelqu’un pour porter la parole à l’ennemi, il s’avisa d’un plan qui réussit au mieux.

Depuis trois jours il avait assez observé la petite Mariette pour voir qu’elle allait tous les jours se promener du côté des Dollins, où résidait la Sévère, et qu’elle était en meilleure amitié qu’il n’eût souhaité avec cette femme, à cause surtout qu’elle y rencontrait du jeune monde de sa connaissance et des bourgeois qui lui contaient fleurette. Ce n’est pas qu’elle voulût les écouter ; elle était fille innocente encore, et ne croyait pas le loup si près de la bergerie. Mais elle se plaisait aux compliments et en avait soif comme une mouche du lait. Elle se cachait grandement de Madeleine pour faire ses promenades, et comme Madeleine n’était point jaseuse avec les autres femmes et ne quittait pas encore la chambre, elle ne voyait rien et ne soupçonnait point de faute. La grosse Catherine n’était point fille à deviner ni à observer la moindre chose. Si bien que la petite mettait son callot sur l’oreille, et, sous couleur de conduire les ouailles aux champs, elle les laissait sous la garde de quelque petit pastour, et allait faire la belle en mauvaise compagnie.

François, en allant et venant pour les affaires du moulin, vit la chose, n’en sonna mot à la maison, et s’en servit comme je vas vous le faire assavoir.

XXI.

Il s’en alla se planter tout au droit de son chemin, au gué de la rivière, et comme elle prenait la passerelle, aux approches des Dollins, elle y trouva le champi à cheval sur la planche, chacune jambe pendante au-dessus de l’eau, et dans la figure d’un homme qui n’est point pressé d’affaires. Elle devint rouge comme une cenelle, et si elle n’eût manqué de temps pour faire la frime d’être là par hasard, elle aurait viré de côté.

Mais comme l’entrée de la passerelle était toute branchue, elle n’avisa le loup que quand elle fut sous sa dent. Il avait la figure tournée de son côté, et elle ne vit aucun moyen d’avancer ni de reculer sans être observée.

— Ça, monsieur le meunier, fit-elle, payant de hardiesse, ne vous rangeriez-vous pas un brin pour laisser passer le monde ?

— Non, demoiselle, répondit François, car c’est moi qui suis le gardien de la passerelle pour à ce soir, et je réclame d’un chacun droit de péage.

— Est-ce que vous devenez fou, François ? on ne paie pas dans nos pays, et vous n’avez droit sur passière, passerelle, passerette ou passerotte, comme on dit peut-être dans votre pays d’Aigurande. Mais parlez comme vous voudrez, et ôtez-vous de là un peu vite : ce n’est pas un endroit pour badiner ; vous me feriez tomber dans l’eau.

— Vous croyez donc, dit François sans se déranger et en croisant ses bras sur son estomac, que j’ai envie de rire avec vous, et que mon droit de péage serait de vous conter fleurette ? Ôtez cela de votre idée, demoiselle : je veux vous parler bien raisonnablement, et je vas vous laisser passage, si vous me donnez licence de vous suivre un bout de chemin pour causer avec vous.

— Ça ne convient pas du tout, dit la Mariette un peu échauffée par l’idée qu’elle avait que François voulait lui en conter. Qu’est-ce qu’on dirait de moi dans le pays, si