Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/292

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MONSIEUR ROUSSET.

dans un de ces moments d’inspiration. Je n’ai vu jouer par les Italiens que des farces.

— Il ne tiendrait qu’à vous, Madame, répondis-je, de voir traiter un sujet sérieux.

— Comment cela ? fit-elle d’un ton de naïveté raffinée.

— Il faudrait que vous eussiez la bonté de vous prêter pour un instant à une supposition scénique. Par exemple, je suis Linval ou Valère, je suis amoureux de Céliante, ou de Chloé. Je me plains de sa rigueur dans un monologue. Daignez faire attention, je vais commencer. Je serai peut-être un peu froid, un peu gêné au début ; mais vous daignerez vous lever et vous placer derrière moi, comme si vous surpreniez le secret de ma passion. Je vous verrai dans la glace, et vos regards daigneront m’encourager. Dans mon rôle, pourtant, je serai censé ne pas vous voir, et j’aurai si peu d’espoir, que je tirerai mon épée pour me percer le sein. Vous m’arrêterez en me disant : Je t’aime

— Vraiment, je vous dirai cela ?

— Oui, Madame, ce n’est pas long à retenir ; mais il faudra que vous ayez la bonté de me le dire avec assez d’âme pour produire sur moi une certaine illusion. Alors je me précipiterai à vos genoux, et je vous exprimerai ma reconnaissance. Je suis certain qu’alors je trouverai les expressions les plus passionnées et que mon jeu approchera tellement de la vérité, que vous y serez trompée vous-même.

— Tout de bon, je suis curieuse de voir cela, dit la baronne, et je vais essayer de faire ma partie dans ce dialogue. Commencez donc, je me place derrière vous, et je vous regarde.

— Oh ! Madame, pas comme cela ! Il faut jouer un peu, il faut mettre une certaine tendresse dans votre pantomime !

— Mais pas avant que vous ayez parlé. Je ne peux pas savoir que vous m’aimez avant que vous l’ayez dit.

— Ô Aminte ! m’écriai-je. (J’avais entendu le baron lui donner ce nom, qui était le sien.)

Et là-dessus je divaguai assez abondamment pendant quelques instants, puis je fis mine de me poignarder, et ma princesse m’arrêta en s’écriant : Je t’aime ! avec beaucoup plus de feu que je ne l’aurais espéré. Je me plaignis pourtant de la sécheresse de son accent, et je la fis recommencer plusieurs fois, en lui recommandant surtout de me prendre les mains pour m’empêcher de consommer mon suicide. Que ce fût instinct de comédienne ou émotion véritable, elle s’acquitta si bien de son rôle, que mon imagination se monta. Je me jetai à ses genoux, et je lui dis de si belles choses tout en lui baisant les mains avec passion, qu’elle parut oublier que c’était un jeu ; je ne demandais pas mieux que de l’oublier moi-même, et j’étais sur le point de m’enhardir jusqu’à parler pour mon propre compte, lorsque je m’aperçus que la chaleur de notre déclamation et de notre pantomime nous avait empêchés de voir que nous n’étions plus seuls. Je fis un mouvement brusque pour me donner une contenance raisonnable, et la baronne, en se retournant pour voir la cause de ma surprise, laissa échapper un cri de frayeur. Mais nous restâmes stupéfaits en voyant que cet intrus n’était ni le baron, ni la duègne, ni aucune des personnes de la maison par lesquelles nous pouvions être surpris, mais bien un inconnu pour la baronne comme pour moi.

C’était un petit vieillard, très-jaune, très-sec, et assez propre quoiqu’un peu râpé ; il avait un habit et une veste olive, avec un petit galon d’argent fané ; des bas chinés, une perruque très-ancienne, des besicles et une grande canne d’ébène dont le pommeau représentait une tête de nègre surmontée d’une grosse plaque de cornaline figurant un turban. Un vilain caniche noir était entre ses jambes, car il s’était déjà assis au coin du feu, et il paraissait si pressé et si occupé de se chauffer, qu’il ne faisait aucune attention à l’étrange scène dont il avait pu être témoin.

La baronne se remit plus vite que moi, et, lui adressant la parole avec un mélange d’embarras et de hauteur, elle lui demanda qui il était et ce qu’il voulait.

Mais il ne parut pas l’entendre, car il était sourd ou feignait de l’être, et il se mit à parler comme s’il croyait continuer une conversation déjà entamée.

— Oui, oui, dit-il d’une petite voix sèche et brève, il fait froid, très-froid, cette nuit. (La pendule marquait minuit.) Il va geler ; il gèle déjà ; la terre est dure comme tous les diables, et la lune est très-claire, très-claire, tout à fait claire.

— Qu’est-ce là ? me dit la baronne en se retournant vers moi avec surprise. Un sourd, un fou ? Comment est-il entré ?

J’étais aussi étonné qu’elle. J’interrogeai à mon tour le petit vieillard, et il ne me répondit pas davantage.

— Les affaires de M. le baron ? dit-il, elles sont en ordre, en ordre, en bon ordre. M. le baron sera content de son intendant. Il n’y a que le procès avec le prieur de Sainte-Marthe qui puisse le tourmenter ; mais ce n’est rien, ce n’est rien, rien du tout.

— Ah ! j’y suis, dit la baronne, c’est le nouvel intendant, c’est M. Buisson. Enfin, le voilà arrivé, c’est bien heureux ! Mais il est sourd comme un pot, n’est-ce pas ?

— Monsieur, dis-je en élevant la voix, est-ce que vous n’entendez pas que madame la baronne vous demande des nouvelles de votre voyage ?

Le bonhomme ne répondit rien. Il caressait son vilain caniche.

— Voilà une affreuse bête, dit la baronne, et cela ne laisse pas que d’être agréable d’avoir une pareille société ! mais voyez donc où le baron a l’esprit de prendre de pareils intendants ! Quand je disais tantôt qu’il les faisait faire exprès pour être insupportables !

— Le fait est, répondis-je, que celui-ci est fort étrange. Je ne comprends pas comment M. le baron pourra causer de ses affaires avec lui, puisqu’il n’entendrait pas le canon.

— Et puis, il a au moins cent ans ! reprit la baronne. Sans doute, il trouvait l’autre trop jeune. Oh ! voyez-vous, ce sont là des idées de mon mari, des idées qui ne viennent qu’à lui ! Voyons, essayons donc de l’envoyer coucher : Monsieur ! monsieur Buisson ! monsieur l’intendant !

La baronne criait à tue-tête, et, quand elle vit que le petit homme ne s’en apercevait pas le moins du monde, elle prit le parti de trouver la chose plaisante, et s’abandonna à un fou rire. J’essayai d’en faire autant, mais ce ne fut pas de bon cœur. Ce damné vieillard m’avait dérangé au moment où mes affaires étaient en bon train ; il paraissait ne pas se douter qu’il fût fort incommode ; il ne bougeait de son fauteuil, il chauffait ses vieilles jambes sèches avec une sorte de rage, et son abominable chien, à qui j’essayai de marcher sur la queue sans pouvoir l’atteindre, me montra les dents d’un air de menace.

— Ce procès ! dit alors l’intendant, il est embrouillé, embrouillé, très-embrouillé ; il n’y a que moi qui le comprenne. Je défie qu’un autre que moi le termine ; le prieur prétend que…

Et alors il se mit à parler avec une étonnante volubilité et une animation tout à fait bizarre. N’attendez pas que je vous répète son discours ; car le diable seul, ou un vieux procureur rompu à la chicane, aurait pu le comprendre. C’était de l’hébreu pour moi, et encore plus pour la baronne. D’ailleurs, à mesure qu’il parlait, il se passait en moi et en elle, comme elle me l’a dit ensuite, un phénomène fort singulier. Ce qu’il disait frappait nos oreilles et ne laissait en nous aucun souvenir. Il nous eût été impossible de répéter aucune des phrases qu’il venait de dire, et elles n’offraient aucun sons à notre esprit. Nous remarquâmes qu’il n’avait même pas l’air de s’entendre et de se comprendre lui-même ; il parlait comme dans le vide et il nous sembla que tantôt il passait d’un sujet à un autre, sans rime ni raison, et que tantôt il répétait à satiété la même chose. Mais nous n’avions réellement pas conscience de ses paroles. Le son de sa voix nous agaçait l’oreille et ne la remplissait pas. Il semblait que l’appartement fût devenu sourd comme une boîte. Sa figure et son apparence avaient beaucoup changé, et changeaient toujours à mesure qu’il parlait. Il paraissait