Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/315

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LES MAÎTRES MOSAÏSTES.

une fausse déposition, et que mon dévouement à la république tournera contre moi !

— Et comment veux-tu donc que je prévienne ses mauvais desseins ? dit le procurateur consterné. Je vais faire fermer l’église.

— Vous ne le pouvez pas ; à cause de la Saint-Marc, l’église sera pleine de monde, et qui sait par quels moyens on peut s’introduire dans le bâtiment le mieux fermé ? Et puis il va rejoindre ses compagnons, s’entendre avec eux, imaginer des excuses… Tout est manqué, et je suis perdu si vous ne sévissez sur-le-champ.

— Tu as raison, Bianchini, il faut sévir sur-le-champ ; mais de quelle manière ?

— Dites un mot, envoyez deux sbires après lui, il n’est pas au bas de l’escalier ; faites-le jeter en prison.

— Par la corne ducale ! cette idée ne m’était pas venue… Mais, Vincent, c’est pourtant bien sévère, un pareil acte d’autorité !…

— Mais, Monseigneur, si vous le laissez échapper, il se moquera de vous toute sa vie ; et son frère, le bel esprit, qui est le favori de tous ces jeunes patriciens jaloux de votre puissance et de votre sagesse, ne vous épargnera pas les quolibets…

— Tu dis bien, cher Vincent ! s’écria le procurateur en secouant avec force la clochette placée sur son bureau. Il faut faire respecter la majesté ducale… car je suis de famille ducale, tu le sais ?…

— Et vous serez doge un jour, je l’espère, répliqua le Bianchini. Tout Venise compte vous saluer la corne au front… »

Les sbires furent dépêchés. Cinq minutes après, le triste Francesco, sans savoir en vertu de quel pouvoir et en châtiment de quelle faute, fut conduit les yeux bandés, à travers un dédale de galeries, de cours et d’escaliers, vers le cachot qui lui était destiné. Il s’arrêta un instant durant ce mystérieux voyage, et, au bruit de l’eau qui murmurait au-dessous de lui, il comprit qu’il traversait le Pont des Soupirs. Son cœur se serra, et le nom de Valerio erra sur ses lèvres comme un éternel adieu.

XII.

Valerio attendit son frère à la taverne jusqu’au moment où, pressé par les jeunes gens qui étaient venus l’y chercher, il lui fallut renoncer à l’espoir de trinquer ce soir-là avec lui et avec le nouveau maître Ceccato. Chargé de mille soins, accablé de mille demandes pour la fête du lendemain, il passa la moitié de la nuit à courir de son atelier de San-Filippo à la place Saint-Marc, où se faisaient les dispositions du jeu de bagues, et de là chez les différents ouvriers et fournisseurs qu’il employait à cet effet. Dans toutes ces courses, il fut accompagné de ses braves apprentis et de plusieurs autres garçons de différents métiers qui lui étaient tout dévoués, et qu’il employait aussi à porter des avertissements d’un lieu à un autre. Lorsque la bande folâtre se remettait en marche, c’était au bruit des chansons et des rires, joyeux préludes des plaisirs du lendemain.

Valerio ne rentra à son logis que vers trois heures du matin. Il fut surpris de n’y pas trouver son frère, et cependant il ne s’en inquiéta pas plus que de raison. Francesco avait une petite affaire de cœur, qu’il négligeait tant que l’art, sa passion dominante, revendiquait tous ses instants, mais pour laquelle il s’absentait assez ordinairement quand les travaux lui laissaient un peu de répit. Valerio n’était d’ailleurs guère porté par nature à prévoir les maux dont la seule appréhension use le courage de la plupart des hommes. Il s’endormit, comptant retrouver son frère le lendemain à San-Filippo ou au premier lieu de réunion des joyeux compagnons du Lézard.

Tout le monde sait que, dans les beaux jours de sa splendeur, la république de Venise, outre les nombreux corps constitués qui maintenaient ses lois, comptait dans son sein une foule de corporations privées approuvées par le sénat, d’associations dévotes encouragées par le clergé, et de joyeuses compagnies tolérées et même flattées en secret par un gouvernement jaloux de maintenir avec le goût du luxe l’activité des classes ouvrières. Les confréries dévotes étaient souvent composées d’une seule corporation, lorsqu’elle était assez considérable pour fournir aux dépenses, comme celle des marchands, celle des tailleurs, celle des bombardiers, etc. D’autres se composaient des divers artisans ou commerçants de toute une paroisse, et en prenaient le nom, comme celle de Saint-Jean-Élémosinaire, celle de la Madone du Jardin, celle de Saint-George dans l’Algue, celle de Saint-François de la Vigne, etc. Chaque confrérie avait un bâtiment qu’elle appelait son atelier (scuola), et qu’elle faisait décorer à frais communs des œuvres des plus grands maîtres en peinture, en sculpture et en architecture. Ces ateliers se composaient ordinairement d’une salle basse, appelée l’albergo, où s’assemblaient les confrères, d’un riche escalier, qui était lui-même une sorte de musée, et d’une vaste salle où l’on disait la messe et où se tenaient les conférences. On voit encore à Venise plusieurs scuole, que le gouvernement a fait conserver comme des monuments d’art, ou qui sont devenues la propriété de quelques particuliers. Celle de Saint-Marc est aujourd’hui le musée de peinture de la ville ; celle de Saint-Roch renferme plusieurs chefs-d’œuvre du Tintoret ou d’autres maîtres illustres. Les pavés de mosaïque, les plafonds chargés de dorures ou ornés de fresques du Véronèse ou de Pordenone ; les lambris sculptés en bois ou ciselés en bronze, les minutieux et coquets bas-reliefs où l’histoire entière du Christ ou de quelque saint de prédilection est exécutée en marbre blanc avec un fini et un détail inconcevables, tels sont les vestiges de cette puissance et de cette richesse à laquelle peuvent atteindre les républiques aristocratiques, mais sous lesquelles elles sont infailliblement condamnées à périr.

Outre que chaque corporation ou confrérie avait sa fête patronale, appelée sagra, où elle déployait toutes ses splendeurs, elle avait le droit de paraître à toutes les fêtes et solennités de la république, revêtue des insignes de son association. À la procession de la Saint-Marc, elles avaient rang de paroisse, c’est-à-dire qu’elles marchaient à la suite du clergé de leur église, portant leurs châsses, croix et bannières, et se plaçant dans des chapelles réservées durant les offices. Les joyeuses compagnies n’avaient pas les mêmes privilèges, mais on leur permettait de s’emparer de la grande place, d’y dresser leurs tentes, d’y établir leurs joutes et banquets. Chaque compagnie prenait son titre et son emblème à sa fantaisie, et se recrutait là où bon lui semblait ; quelques-unes n’étaient formées que de patriciens, d’autres admettaient indistinctement patriciens et plébéiens, grâce à cette fusion apparente des classes qu’on remarque encore aujourd’hui à Venise. Les anciennes peintures nous ont conservé les costumes élégants et bizarres des compagni de la Calza, qui portaient un bas rouge et un bas blanc, et le reste de l’habillement varié des plus brillantes couleurs. Ceux de Saint-Marc avaient un lion d’or sur la poitrine ; ceux de Saint-Théodose un crocodile d’argent sur le bras, etc., etc.

Valerio Zuccato, célèbre par son goût exquis et son adresse diligente à inventer et à exécuter ces sortes de choses, avait lui-même ordonné et dirigé tout ce qui avait rapport aux ornements extérieurs, et on peut dire qu’en ce genre la compagnie du Lézard éclipsa toutes les autres. Il avait pris pour emblème cet animal grimpant, parce que toutes les classes d’artistes et d’artisans qui lui avaient fourni leurs membres d’élite, architectes, sculpteurs, vitriers et peintres sur verre, mosaïstes et peintres de fresque, étaient, par la nature de leurs travaux, habitués à gravir et à exister, en quelque sorte, suspendus aux parois des murailles et des voûtes.

Le jour de Saint Marc 1570, selon Stringa, et 1574, selon d’autres auteurs, l’immense procession fit le tour de la place Saint-Marc sous les tentes en arcades dressées à cet effet en dehors des arcades des Procuraties, trop basses pour donner passage aux énormes croix d’or