Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/340

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LES SAUVAGES DE PARIS.

très-élégant de la forme, et en général de la proportion. Le fils de la Pluie qui marche annonce beaucoup de dispositions et un goût prononcé pour cet art. Couché à plat ventre, la tête enveloppée de sa couverture comme font les Arabes et les Indiens lorsqu’ils veulent se recueillir, il trace avec un charbon sur le carreau la figure des gens qu’il vient de voir. Nous lui portons des gravures, mais où trouvera-t-il un plus beau modèle que lui-même ? Que l’artiste sauvage détourne les yeux de nous et de nos œuvres, et qu’il se regarde dans une glace ! Cet enfant de onze ans est un idéal de grâce et d’élégance, et, comme tous les êtres favorisés par la nature, il a l’instinct de sa dignité. Le costume de sa tribu, le cimier grec et la tunique de cuir coupé en lanières, ou simplement la longue ceinture de crins blancs, sa couleur, son buste nu, délicat et noble, le charme de ses attitudes et le sérieux de ses traits, en font un bronze antique digne de Phidias.

Mais, à travers ces digressions involontaires, revenons à notre héros le Petit-Loup, ou pour mieux dire le Généreux.

Le Petit-Loup reçut une médaille d’honneur de l’intendant supérieur des affaires indiennes, M. Harwey, qui s’exprime ainsi en le recommandant au président des États-Unis, John Tyler : « Les médailles accordées par le gouvernement sont fort estimées des Indiens… et j’en ai donné une au Petit-Loup. En la recevant, il s’est écrié, avec beaucoup de délicatesse, qu’il ne méritait aucune récompense, parce qu’il n’avait fait que son devoir ; mais qu’il élait heureux que sa conduite eût mérité l’approbation de sa nation et de son père. »

Lorsque le Petit-Loup, reçu aux Tuileries avec ses compagnons, interrompit la danse, suivant l’usage indien, pour raconter ses exploits, il adressa ces paroles à Louis-Philippe : « Mon grand-père, vous m’avez entendu dire qu’avec ce tomahawk j’ai tué un guerrier pawnie, un des ennemis de ma tribu. Le tranchant de ma hache est encore couvert de son sang. Ce fouet est celui dont je me servis pour frapper mon cheval en cette occasion. Depuis que je suis parmi les blancs, j’ai la conviction que la paix vaut mieux pour nous que la guerre. J’enterre le tomahawk entre vos mains, je ne combattrai plus. »

Je terminerai l’histoire du Petit-Loup par un détail emprunté, ainsi que les précédents, à une très-exacte et très-intéressante notice de M. Wattemare fils. « Ce que, dans sa modestie, le Petit-Loup n’avait pas dit au roi, c’est que le jour du combat dont il faisait mention, son cheval, jeune poulain plein de feu et d’ardeur, l’avait emporté loin des siens, au milieu d’un groupe de Pawnies. Trois cavaliers font volte-face, mais, effrayés par l’aspect terrible du Petit-Loup, qui se précipitait sur eux en poussant son cri de guerre, deux d’entre eux laissent tomber leurs armes. Le guerrier, dédaignant de frapper à mort des ennemis désarmés, se contenta de les cingler vigoureusement du fouet qu’il tenait de la main gauche ; puis, se tournant vers le Pawnie armé, il esquiva adroitement un coup de lance que celui-ci lui portait, lui cassa la tête d’un coup de tomahawk, et, sautant à bas de son cheval, il prit le scalp. Remontant aussitôt sur l’intelligent animal, qui semblait attendre que son maître eût conquis le trophée de sa victoire, le Petit-Loup retourna tranquillement auprès des siens, après avoir jeté un cri de provocation aux Pawnies. »

Cela ne ressemble-t-il pas à un épisode de l’Iliade ?

Mais ce héros indien semble résumer en lui seul toute l’antique poéie de sa race, et, tandis que l’amour ne joue qu’un rôle secondaire dans la vie d’un indien moderne, celui-ci a dans la sienne un roman d’amour. Prisonnier pendant deux ans chez les Sawks, il apprit rapidement la langue de cette tribu ennemie, et se fit aimer d’une jeune fille, douce et jolie, qu’il enleva en s’échappant. Par quels périls, quelles fatigues et quelles épreuves ils passèrent dans cette fuite, avant de rejoindre les tentes des Ioways, on peut l’imaginer et voir là tout un poème. Enfin, il installa sa jeune épouse, l’Aigle-femelle de guerre qui plane, dans son wigwam, et lui voua une affection exclusive, exemple bien rare dans ces mœurs libres. Il eut d’elle trois enfants qu’il a tous perdus, le dernier en Angleterre, il y a peu de mois. À chacune de ces douleurs, ressenties avec toute l’amertume ordinaire aux Indiens, il se fit une profonde incision dans les chairs de la cuisse, pour apaiser la sévérité du manitou, et témoigner sa tendresse aux chers êtres qui l’avaient quitté. Lors de la mort de ce dernier enfant, il tint pendant quarante-huit heures le petit cadavre entre ses bras, sans vouloir s’en séparer. Il avait entendu dire que la dépouille des blancs était traitée sans respect, et l’idée que le corps de sa chère progéniture pourrait bien devenir la proie d’un carabin lui était insupportable. On ne put le calmer qu’en embaumant l’enfant et en le plaçant dans un cercueil de bois de cèdre. Il consentit alors à se fier à la parole d’un quaker qui, partant pour l’Amérique, se chargea de le reporter dans sa tribu, afin qu’il pût dormir avec les ossements de ses pères. Depuis cette époque, la pauvre compagne du Petit-Loup n’a cessé de pleurer et de jeûner, si bien qu’elle est tombée dans une maladie de langueur qui fait craindre pour ses jours. Nous la vîmes étendue sur sa natte, jolie encore, mais livide. Le noble guerrier, assis à ses pieds, place qu’il ne quitte que pour paraître devant le public, lui prodiguait les plus tendres soins. Il lui caressait la tête comme un père caresse celle de son enfant, et s’empressait de lui remettre tous les présents qu’il recevait, heureux quand il l’avait fait sourire. Une telle délicatesse d’affection pour une squaw est bien rare chez un Indien, et rappelle le poème d’Atala et de Chactas. Le baron d’Ekstein, frappé, m’a-t-on dit, de ce rapprochement, a raconté au Petit-Loup l’histoire des deux amants, et le guerrier, souriant à travers sa douleur, lui a répondu : « Je suis content de vous rappeler cela. Je sais que quand on a entendu raconter une histoire, et qu’on voit ensuite quelque chose de semblable, on éprouve du contentement. Vous nous voyez dans le malheur et la peine, et pourtant je suis satisfait que ma peine vous soit profitable, en vous rappelant une belle histoire. »

Voilà du moins ce que m’a rapporté une personne présente à cette scène. Quant à moi, j’ai trouvé aussi un peu de poésie au chevet de cette Atala nouvelle. Je tenais à la main une fleur de cyclamen, qui fixa ses regards, et que je me hâtai de lui offrir. Elle la prit en me disant qu’il y avait, dans la prairie, des espaces tels qu’un homme pouvait marcher plusieurs jours et plusieurs nuits au milieu de ces fleurs, et qu’elles lui montaient jusqu’au genou. Je m’élançai par le désir au milieu de ces prairies naturelles embaumées de la gracieuse fleur que nous cultivons ici en serre chaude, et qui, même dans les Alpes, n’atteint pas une stature de plus de six pouces. Pendant ce temps la femme du sauvage s’y reportait par le souvenir. Elle respirait la fleur avec délices, et elle la conserva sous ses narines, en disant qu’elle se croyait dans son pays.

J’ignore par quel hasard, c’est la seconde fois que le parfum de cette fleur charmante conduit mes rêves au sein des déserts de l’Amérique. La première fois que je la vis croître libre et sans culture, ce fut par une douce matinée d’avril, au pied des montagnes du Tyrol, sur les rochers qui encadrent le cours de la Brenta. Accablé de fatigue, je m’étais endormi sur le gazon semé de cyclamens. J’eus un songe qui me transporta dans les contrées que me décrivait hier la jeune sauvage en recevant de moi une de ces fleurs. Dans mon rêve, j’ai vu la nature plus grandiose et plus féconde encore que celle déjà si féconde et si grandiose où je me trouvais alors. Les plantes y étaient gigantesques, et je crois même que j’ai remarqué des cyclamens hauts d’une coudée, qui semblaient voltiger comme des papillons sur les hautes herbes du désert. Je sais bien que quand je m’éveillai je trouvai les Alpes petites, et j’aurais méprisé mon doux oreiller de panporcini (c’est ainsi qu’on appelle le cyclamen dans ces contrées), n’eût été qu’il embaumait. Son petit nectaire semblait secouer des flots de parfums, pour me