Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/51

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ANDRÉ

— Eh bien ! reprit Joseph, il est amoureux de vous quatre. Il en perd l’esprit et l’appétit ; et si vous ne tirez pas au sort laquelle de vous…

— Oh ! le méchant moqueur ! dirent-elles en l’interrompant.

— Monsieur Joseph, nous ne sommes pas des enfants, dit Henriette en affectant un air digne, nous savons bien que monsieur est noble et que nous sommes trop peu de chose pour qu’il fasse attention à nous. Quand une ouvrière va raccommoder le linge du château de Morand, le père et le fils s’arrangent toujours pour ne pas manger à la maison, afin certainement de ne pas manger avec elle. On la fait dîner toute seule ! ce n’est pas amusant ; aussi il n’y a pas beaucoup d’artisanes qui veuillent y aller. On n’y a aucun agrément, personne à qui parler ; et quels chemins pour y arriver ! aller en croupe derrière un métayer ! ce n’est pas un si beau voyage à faire, et ce n’est pas comme M. de… C’est un noble pourtant, celui-là ! eh bien ! il vient chercher lui-même ses ouvrières à la ville, et il les emmène dans sa voiture.

— Et il a soin de choisir la plus jolie, dit Joseph : c’est toujours vous, mademoiselle Henriette.

— Pourquoi pas ? dit-elle en se rengorgeant ; avec des gens aussi comme il faut !…

— C’est-à-dire que mon ami André, reprit Joseph en la regardant d’un air moqueur, n’est pas un homme comme il faut, selon vos idées.

— Je ne dis pas cela ; ces messieurs sont fiers ; ils ont raison, si cela leur convient ; chacun est maître chez soi : libre à eux de nous tourner le dos quand nous sommes chez eux ; libre à nous de rester chez nous quand ils nous font demander.

— Je ne savais pas que nous eussions d’aussi grands torts, dit André en riant ; cela m’explique pourquoi nous avons toujours d’aussi laides ouvrières ; mais c’est leur faute si nous ne nous corrigeons pas ; essayez de nous rendre sociables, mademoiselle Henriette, et vous verrez ! »

Henriette parut goûter assez cette fadeur ; mais, fidèle à son rôle de princesse, elle s’en défendit.

« Oh ! nous ne mordons pas dans ces douceurs-là, reprit-elle ; nous sommes trop mal élevées pour plaire à des gens comme vous ; il vous faudrait quelqu’un comme Geneviève pour causer avec vous ; mais c’est celle-là qui ne souffre pas les grands airs !

— Oh ! pardieu ! dit vivement Joseph, cela lui sied bien, à cette précieuse-là ! Je ne connais personne qui se donne de plus grands airs mal à propos.

— Mal à propos ? dit Henriette, il ne faut pas dire cela ; Geneviève n’est pas une fille du commun ; vous le savez bien, et tout le monde le sait bien aussi.

— Ah ! je ne peux pas la souffrir votre Geneviève, reprit Joseph ; une bégueule qu’on ne voit jamais et qui voudrait se mettre sous verre comme ses marchandises ?

— Qu’est-ce donc que mademoiselle Geneviève, demanda André ; je ne la connais pas…

— C’est la marchande de fleurs artificielles, répondit Joseph, et la plus grande chipie… »

En ce moment la servante annonça, avec la formule d’usage dans le pays, Voilà madame une telle, une des dames les plus élégantes de la ville.

« Oh ! je m’en vais, dit tout bas Joseph ; voici la quintessence de bégueulisme. »

Cette visite interrompit la conversation des grisettes, et l’activité de leur aiguille fut ralentie par la curiosité avec laquelle elles examinèrent à la dérobée la toilette de la dame, depuis les plumes de son chapeau jusqu’aux rubans de ses souliers. De son côté, madame Privat, c’était le nom de la merveilleuse, qui regardait les chiffons du trousseau avec beaucoup d’intérêt, s’avisa de faire, sur la coupe d’une manche, une objection de la plus haute importance. Le rouge monta au visage d’Henriette en se voyant attaquée d’une manière aussi flagrante dans l’exercice de sa profession. La dame avait prononcé des mots inouïs : elle avait osé dire que la manchette était de mauvais goût, et que les doubles ganses du bracelet n’étaient pas d’un bon genre. Henriette rougissait et pâlissait tour à tour ; elle s’apprêtait à une réponse foudroyante, lorsque madame Privat, tournant légèrement sur le talon, parla d’autre chose. L’aisance avec laquelle on avait osé critiquer l’œuvre d’Henriette et le peu d’attention qu’on faisait à son dépit augmentèrent son ressentiment, et elle se promit d’avoir sa revanche.

Après que la dame eut parlé assez longtemps avec madame Marteau sans rien dire, elle demanda si le bouquet de noces était acheté.

— Il est commandé, dit madame Marteau, Geneviève y met tous ses soins ; elle aime beaucoup ma fille, et elle lui a promis de lui faire les plus jolies fleurs qu’elle ait encore faites.

— Savez-vous que cette petite Geneviève a du talent dans son genre ? reprit madame Privat.

— Oh ! dit la grand’mère, c’est une chose digne d’admiration ! moi, je ne comprends pas qu’on fasse des fleurs aussi semblables à la nature. Quand je vais chez elle et que je la trouve au milieu de ses ouvrages et de ses modèles, il m’est impossible de distinguer les uns des autres.

— En effet, dit la dame avec indifférence, on prétend qu’elle regarde les fleurs naturelles et qu’elle les imite avec soin ; cela prouve de l’intelligence et du goût.

— Je crois bien ! murmura Henriette, furieuse d’entendre parler légèrement du talent de Geneviève.

— Oh ! du goût ! du goût ! reprit la vieille, c’est ravissant le goût qu’elle a, cette enfant ! Si vous voyiez le bouquet de noces qu’elle a fait à Justine, ce sont des jasmins qu’on vient de cueillir, absolument !

— Oh ! maman, dit Justine, et ces muguets !

— Tu aimes les muguets, toi ? dit à sa sœur Joseph, qui venait de rentrer.

— Il y a aussi des lilas blancs pour la robe de bal, dit madame Marteau ; nous en avons pour cinquante francs seulement pour la toilette de la mariée, sans compter les fleurs de fantaisie pour les chapeaux ; tout cela coûte bien cher et se fane bien vite.

— Mais combien de temps met-elle à faire ces bouquets ? dit Joseph ; un mois peut-être ? travailler tout un mois pour cinquante francs, ce n’est pas le moyen de s’enrichir.

— Oh ! monsieur Joseph, vous avez bien raison ! dit Henriette d’une voix aigre, ce n’est certainement pas trop payé ; il n’y a guère de profit, allez, pour les pauvres grisettes, et par-dessus le marché on leur fait avaler tant d’insolences ! On n’a pas toujours le bonheur d’aller en journée chez du monde honnête comme votre famille, monsieur Joseph ; il y a des personnes qui parlent bien haut chez les autres, et qui, au coin de leur feu, lésinent misérablement.

— Eh bien ! eh bien ! dit la grand’mère, qui, placée assez loin d’Henriette, n’entendait que vaguement ses paroles, qu’a-t-elle donc à regarder de travers par ici, comme si elle voulait nous manger ? Henriette, Henriette, est-ce que tu dis du mal de nous, mon enfant ?

— Eh non ! eh non ! ma mère, répondit Joseph ; tout au contraire, mademoiselle Henriette nous aime de tout son cœur ; car j’en suis aussi, n’est-ce pas, mademoiselle Henriette ? »

Pour faire comprendre au lecteur la crainte de la grand’mère, il est bon de dire que le caquet des grisettes est la terreur de tous les ménages de L…. Initiées durant des semaines entières à tous les petits secrets des maisons où elles travaillent, elles n’ont guère d’autre occupation, après le bal et les fleurettes des garçons, que de colporter de famille en famille les observations malignes qu’elles ont faites dans chacune, et même les scandales domestiques qu’elles y ont surpris. Elles trouvent dans toutes des auditeurs avides de commérage qui ne rougissent pas de les questionner sur ce qui se passe chez leur voisin, sans songer que demain à leur tour leur intérieur fera les frais de la chronique dans une troisième maison. La médisance est une arme terrible dont les grisettes se servent pour appuyer le pouvoir de leurs charmes et imposer aux femmes qui les haïssent le plus toutes sortes de ménagements et d’égards.

Madame Privat sentit l’imprudence qu’elle avait com-