Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/66

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ANDRÉ

IX.

Mais la Providence voulait consoler André, et le hasard peut-être voulait faire échouer les résolutions de Geneviève. Un matin elle se laissa tenter par le lever du soleil et par le chant des alouettes, et alla chercher des iris dans les Prés-Girault ; elle ne savait pas qu’André l’y avait vue un certain jour qui avait marqué dans sa vie comme une solennité et qui avait décidé de tout son avenir. Elle se flattait d’avoir trouvé là un refuge contre tous les regards, un asile contre toutes les poursuites. Elle y arriva joyeuse et s’assit au bord de l’eau en chantant. Mais aussitôt des pas firent crier le sable derrière elle. Elle se retourna et vit André.

Un cri lui échappa, un cri imprudent qui l’eût perdue si André eût été un homme plus habile. Mais le bon et crédule enfant n’y vit rien que de désobligeant, et lui dit d’un air abattu : « Ne craignez rien, mademoiselle ; si ma présence vous importune, je me retire. Croyez que le hasard seul m’a conduit ici ; je n’avais pas l’espoir de vous y rencontrer, et je n’aurai pas l’audace de déranger votre promenade. »

La pâleur d’André, son air triste et doux, son regard plein de reproche et pourtant de résignation, produisirent un effet magnétique sur Geneviève. « Non, monsieur, lui dit-elle, vous ne me dérangez pas, et je suis bien aise de trouver l’occasion de vous remercier de vos cahiers… Ils m’intéressent beaucoup, et tous les jours… » Geneviève se troubla et ne put achever, car elle mentait et s’en faisait un grave reproche. André, un peu rassuré, lui fit quelques questions sur ses lectures. Elle les éluda en lui demandant le nom d’une jolie fleurette bleue qui croissait comme un tapis étendu sur l’eau. « C’est, répondit André, le bécabunga, qu’il faut se garder de confondre avec le cresson, quoiqu’il croisse pêle-mêle avec lui. » En parlant ainsi, il se mit dans l’eau jusqu’à mi-jambes pour cueillir la fleur que Geneviève avait regardée ; il s’y fût mis jusqu’au cou si elle avait eu envie de la feuille sèche qu’emportait le courant un peu plus loin. Il parlait si bien sur la botanique qu’elle ne put y résister. Au bout d’un quart d’heure ils étaient assis tous deux sur le gazon. André jonchait le tablier de Geneviève de fleurs effeuillées dont il lui démontrait l’organisation. Elle l’écoutait en fixant sur lui ses grands yeux attentifs et mélancoliques. André était parfois comme fasciné et perdait tout à fait le fil de son discours. Alors il se sauvait par un digression sur quelque autre partie des sciences naturelles, et Geneviève, toujours avide de s’élancer dans les régions inconnues, le questionnait avec vivacité. André voulut, pour lui rendre ses dissertations plus claires, remonter au principe des choses, lui expliquer la forme de la terre, la différence des climats, l’influence de l’atmosphère sur la végétation, les diverses régions où les végétaux peuvent vivre, depuis le pin des sommets glacés du Nord jusqu’au bananier des Indes brûlantes. Mais ce cours de géographie botanique effrayait l’imagination de Geneviève.

« Oh ! mon Dieu ! s’écria-t-elle à plusieurs reprises, la terre est donc bien grande ?

— Voulez-vous en prendre une idée ? lui dit André ; je vous apporterai demain un atlas ; vous apprendrez la géographie et la botanique en même temps.

— Oui, oui, je le veux ! » dit vivement Geneviève ; et puis elle songea à ses résolutions, hésita, voulut se rétracter et céda encore, moitié au chagrin d’André, moitié à l’envie de voir s’entrouvrir les feuillets mystérieux du livre de la science.

Elle revint donc le lendemain, non sans avoir livré un rude combat à sa conscience : mais cette fois la leçon fut si intéressante ! Le dessin de ces mers qui enveloppent la terre, le cours de ces fleuves immenses, la hauteur de ces plateaux d’où les eaux s’épanchent dans les plaines, la configuration de ces terres échancrées, entassées, disjointes, rattachées par des isthmes, séparées par des détroits ; ces grands lacs, ces forêts incultes, ces terres nouvelles aperçues par des voyageurs, perdues pendant des siècles et soudainement retrouvées, toute cette magie de l’immensité jeta Geneviève dans une autre existence. Elle revint aux Prés-Girault tous les jours suivants, et souvent le soleil commençait à baisser quand elle songeait à s’arracher à l’attrait de l’étude. André goûtait un bonheur ineffable à réaliser son rêve et à verser dans cette âme intelligente les trésors que la sienne avait recelés jusque là sans en connaître le prix. Son amour croissait de jour en jour avec les facultés de Geneviève. Il était fier de l’élever jusqu’à lui et d’être à la fois le créateur et l’amant de son Eve.

Leurs matinées étaient délicieuses. Libres et seuls dans une prairie charmante, tantôt ils causaient, assis sous les saules de la rivière ; tantôt ils se promenaient le long des sentiers bordés d’aubépines. Tout en devisant sur les mondes inconnus, ils regardaient de temps en temps autour d’eux, et, se regardant aussi l’un l’autre, ils s’éveillaient des magnifiques voyages de leur imagination pour se retrouver dans une oasis paisible, au milieu des fleurs, et le bras enlacé l’un à l’autre. Quand la matinée était un peu avancée, André tirait de sa gibecière un pain blanc et des fruits, ou bien il allait acheter une jatte de crème dans quelque chaumière des environs, et il déjeunait sur l’herbe avec Geneviève. Cette vie pastorale établit promptement entre eux une intimité fraternelle, et leurs plus beaux jours s’écoulèrent sans que le mot d’amour fût prononcé entre eux et sans que Geneviève songeât que ce sentiment pouvait entrer dans son cœur avec l’amitié.

Mais les pluies du mois de mai, toujours abondantes dans ce pays-là, vinrent suspendre leurs rendez-vous innocents.

Une semaine s’écoula sans que Geneviève pût hasarder sa mince chaussure dans les prés humides. André n’y put tenir. Il arriva un matin chez elle avec ses livres. Elle voulut le renvoyer. Il pleura ; et, refermant son atlas, il allait sortir. Geneviève l’arrêta, et, heureuse de le consoler, heureuse en même temps de ne pas voir enlever ce cher atlas de sa chambre, elle lui donna une chaise auprès d’elle et reprit les leçons du Pré-Girault. Le jeune professeur, à mesure qu’il se voyait compris, se livrait à son exaltation naturelle et devenait éloquent.

Pendant deux mois il vint tous les jours passer plusieurs heures avec son écolière. Elle travaillait tandis qu’il parlait, et de temps en temps elle laissait tomber sur la table une tulipe ou une renoncule à demi faite pour suivre de l’œil les démonstrations que son maître traçait sur le papier ; elle l’interrompait aussi de temps en temps pour lui demander son avis sur la découpure d’une feuille ou sur l’attitude d’une tige. Mais l’intérêt qu’elle mettait à écouter les autres leçons l’emportant de beaucoup sur celui-là, elle négligea un peu son art, contenta moins ses pratiques par son exactitude, et vit le nombre des acheteuses diminuer autour de ses cartons. Elle était lancée sur une mer enchantée et ne s’apercevait pas des dangers de la route. Chaque jour elle trouvait, dans le développement de son esprit, une jouissance enthousiaste qui transformait entièrement son caractère et devant laquelle sa prudence timide s’était envolée, comme les terreurs de l’enfance devant la lumière de la raison. Cependant elle devait être bientôt forcée de voir les écueils au milieu desquels elle s’était engagée.

Mademoiselle Marteau se maria, et le surlendemain de ses noces, lorsque les voisins et les parents furent rentrés chez eux satisfaits et malades, elle invita ses amies d’enfance à venir dîner sur l’herbe, à une métairie qui lui avait servi de dot, et qui était située auprès de la ville. Ces jeunes personnes faisaient toutes partie de la meilleure bourgeoisie de la province ; néannoins Geneviève y fut invitée. Ce n’était pas la première fois que ses manières distinguées et sa conduite irréprochable lui valaient cette préférence. Déjà plusieurs familles honorables l’avaient appelée à leurs réunions intimes, non pas, comme ses compagnes, à titre d’ouvrière en journée, mais en raison de l’estime et de l’affection qu’elle inspirait. Toute la sévère étiquette derrière laquelle se retranche la so-