Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/91

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.
85
ANDRÉ

à ces émotions violentes. Geneviève n’avait pas le courage surhumain de l’abandonner et de le désespérer dans ces moments cruels. Elle lui promettait tout ce qu’il voulait, et elle finit par retourner à L… avec lui.

XVII.

Alors commença pour tous deux une vie de souffrances continuelles. D’une part, le marquis, furieux de la sommation de l’huissier, se plaignait à tout le pays de l’insolence de son fils et de l’impudente ambition de cette ouvrière, qui voulait usurper le noble nom de sa famille. Il trouvait beaucoup de gens envieux du mérite de Geneviève ou avides de colporter les secrets d’autrui, et les calomnies débitées contre la pauvre fille acquirent une publicité effrayante. Toutes les prudes de la ville, et le nombre en était grand, lui retirèrent leur pratique, et se portèrent en foule chez une marchande qui avait profité de l’absence de Geneviève pour venir s’établir à L…. Ses fleurs étaient ridicules auprès de celles de Geneviève ; mais qui pouvait s’en soucier ou s’en apercevoir, si ce n’est deux ou trois amateurs de botanique, qui cultivaient des fleurs et n’en commandaient pas ? Le besoin vint assiéger la pauvre fleuriste ; personne ne s’en douta, et André moins que tout autre, tant elle sut bien cacher sa pénurie ; mais elle supporta de longs jeûnes, et sa santé s’altéra sérieusement.

L’amitié d’Henriette, qui lui avait été douce et secourable autrefois, lui fut tout à fait ravie. La dernière fuite de Joseph, les fréquentes visites qu’il continuait à rendre à Geneviève, et surtout l’indifférence qu’il ne pouvait plus dissimuler, furent autant de traits envenimés dont Henriette reçut l’atteinte, et dont elle retourna la pointe vers sa rivale. Elle était bonne, et son premier mouvement était toujours généreux ; mais elle n’avait pas l’âme assez élevée pour résister à l’humiliation de l’abandon et aux railleries de ses compagnes. Elle accablait Geneviève de menaces ridicules. La malheureuse enfant perdit enfin ce noble et tranquille orgueil qui l’avait soutenue jusque-là. Elle devint craintive, et sa raison s’affaiblit ; elle passait les nuits dans une solitude effrayante ; son imagination, troublée par la fièvre, l’entourait de fantômes : tantôt c’était le marquis, tantôt Henriette, qui la foulaient aux pieds et lui dévoraient le cœur, tandis qu’André dormait tranquillement, et, sourd à ses cris, ne s’éveillait pas. Alors elle se levait effarée, baignée de sueur ; elle ouvrait sa fenêtre et s’exposait à l’air froid de l’automne. Un matin André entra chez elle et la trouva évanouie à terre ; il voulut ne plus la quitter et s’obstina à passer les nuits dans la chambre voisine. Il fallut y consentir : elle n’avait pas une amie pour la secourir. Ni Geneviève ni André, qui était réduit au même dénûment, n’avaient le moyen de payer une garde ; d’ailleurs André l’aurait-il remise à des soins mercenaires, quand il croyait pouvoir la soigner avec le respect et la sécurité d’un frère ?

Il ne savait pas à quel danger il s’exposait. Au milieu de la nuit, les cris de Geneviève le réveillaient en sursaut ; il se levait et la trouvait à moitié nue, pâle et les cheveux épars. Elle se jetait à son cou en lui disant : « Sauve-moi, sauve-moi ! » Et, quand cet accès de frayeur fébrile élait passé, elle retombait épuisée dans ses bras et s’abandonnait indifférente et presque insensible à ses caresses. André s’était juré de ne jamais profiter de ces moments d’accablement et d’oubli. Il s’assoyait à son chevet et l’endormait en la soutenant sur son cœur ; mais ce cœur palpitait de toute l’ardeur de la jeunesse et d’une passion longtemps comprimée. Chaque nuit il espérait calmer le feu dont il était dévoré par une étreinte plus forte, par un baiser plus passionné que la veille ; et il croyait chaque nuit pouvoir s’arrêter à cette dernière caresse brûlante, mais chaste encore.

Qu’y a-t-il d’impur entre deux enfants beaux et tristes, et abandonnés du reste du mondc ? Pourquoi flétrir la sainte union de deux êtres à qui Dieu inspire un mutuel amour ? André ne put combattre longtemps le vœu de la nature. Geneviève malade et souffrante lui devenait plus chère chaque jour. Le feu de la fièvre animait sa beauté d’un éclat inaccoutumé ; avec cette rougeur et ces yeux brillants, c’était une autre femme, sinon plus aimée, du moins plus désirable. André ne savait pas lutter longtemps contre lui-même ; il succomba, et Geneviève avec lui.

Quand elle retrouva ses forces et sa raison, il lui sembla qu’elle sortait d’un rêve ou qu’un des génies des contes arabes l’avait portée dans les bras de son amant durant son sonmmeil. Il se jeta à ses pieds, les arrosa de ses larmes et la conjura de ne pas se repentir du bonheur qu’elle lui avait donné. Geneviève pardonna d’un air sombre et avec un cœur désespéré ; elle avait trop de fierté pour ne pas haïr tout ce qui ressemblait à une victoire des sens sur l’esprit ; elle n’osa faire des reproches à André ; elle connaissait l’exaspération de sa douleur au moindre signe de mécontentement qu’elle lui donnait ; elle savait qu’il était si peu maître de lui-même que dans sa souffrance il était capable de se donner la mort.

Elle supporta son chagrin en silence ; mais au lieu de tout pardonner à l’entraînement de la passion, elle sentit qu’André lui devenait moins cher et moins sacré de jour en jour. Elle l’aimait peut-être avec plus de dévouement ; mais il n’était plus pour elle, comme autrefois, un ami précieux, un instituteur vénéré ; la tendresse demeurait, mais l’enthousiasme était mort. Pâle et rêveuse entre ses bras, elle songeait au temps où ils étudiaient ensemble sans oser se regarder, et ce temps de crainte et d’espoir était pour elle mille fois plus doux et plus beau que celui de l’entier abandon.

Pour comble de malheur, Geneviève devint grosse ; alors il n’y eut plus à reculer, André fit les sommations de rigueur à son père, et, un soir, Geneviève, appuyée sur le bras de Joseph, alla à l’église et reçut l’anneau nuptial de la main d’André. Elle avait été le matin à la mairie avec le même mystère ; ce fut un mariage triste et commis en secret comme une faute.

La misère où tombait de jour en jour ce couple malheureux, et surtout la grossesse de Geneviève, mettait André dans la nécessité de réclamer sa fortune ; mais Geneviève s’opposait avec force à cette dernière démarche. « Non, disait-elle, c’est bien assez de lui avoir désobéi et d’avoir bravé sa malédiction et sa colère ; il ne faut pas mériter son mépris et sa haine. Jusqu’ici il peut dire que je suis une insensée, qui s’est éprise de son fils et qui l’a entraîné dans le malheur ; il ne faut pas qu’il dise que je suis une vile créature qui veut le dépouiller de son argent pour s’enrichir. »

André voyait les souffrances et les privations que la misère imposait à sa femme ; il aurait dû surmonter les scrupules de Geneviève et sacrifier tout à la conservation de celle qui allait le rendre père ; mais cet effort était pour lui le plus difficile de tous. Il savait que le marquis tenait encore plus à l’argent qu’au plaisir de commander ; il prévoyait des lettres de reproches et de menaces plus terribles que toutes celles qu’il avait reçues de lui à l’occasion de son mariage, et puis il se flattait de faire vivre Geneviève par son travail. Il avait obtenu avec bien de la peine un misérable emploi dans un collège. André était instruit et intelligent, mais il n’était pas industrieux. Il ne savait pas s’appliquer et s’attacher à une profession, en tirer parti, et s’élever par sa persévérance jusqu’à une position meilleure et plus honorable. Ce métier de cuistre lui était odieux ; il le remplissait avec une répugnance qui lui attirait l’inimitié des élèves et des professeurs. On l’accabla de vexations qui lui rendirent l’exercice de son misérable état de plus en plus pénible ; il les supporta du mieux qu’il put, mais sa santé en souffrit. Chaque soir en rentrant chez lui il avait des attaques de nerfs, et souvent le matin il était si brisé et il se sentait le cœur tellement dévoré de douleur et de colère qu’il lui était impossible de se traîner jusqu’à sa classe ; on le renvoya.

Joseph lui avait ouvert sa bourse ; mais il était pauvre, chargé de famille. D’ailleurs Geneviève, à l’insu de laquelle André avait accepté d’abord les secours de son ami,