Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 1, 1852.djvu/97

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ANDRÉ

dré est si glorieux d’être père qu’il ne parle plus d’autre chose ; il fait mille beaux projets d’éducation pour monsieur son héritier. Il veut aller se fixer à Paris avec sa famille. Vous pensez bien que, dans de pareilles circonstances, il n’entendra pas facilement raison sur la succession.

— Eh bien ! nous plaiderons, dit le marquis.

— C’est ce que je ferais à votre place, répondit tranquillement Joseph.

— Oui, mais je perdrai, reprit le marquis, qui raisonnait fort juste quand on ne le contrariait pas : la loi est toute en sa faveur.

— Croyez-vous ? dit Joseph avec une feinte ingénuité.

— Je n’en suis que trop sûr.

— Malheur ! Et que faire ? vous charger aussi de la femme ? C’est à quoi vous ne pourrez jamais consentir, et vous aurez bien raison !

— Jamais ! j’aimerais mieux avoir cent fouines dans mon poulailler qu’une grisette dans ma maison.

— Je le crois bien, dit Joseph. Tenez, je vous conseille de vous débarrasser d’eux avec une bonne somme d’argent comptant, et ils vous laisseront en repos.

— De l’argent comptant, bourreau ! où veux-tu que je le prenne ? Avec ce que j’ai dépensé pour retourner ce pâtural, une paire de bœufs de travail que je viens d’acheter, les vins qui ont gelé, les charançons qui sont déjà dans les blés nouvellement rentrés ; c’est une année épouvantable : je suis ruiné, ruiné ! je n’ai pas cent francs à la maison.

— Moi, je vous conseille de courir les chances du procès.

— Quand je te dis que je suis sûr de perdre : veux-tu me faire damner aujourd’hui ?

— Eh bien ! parlons d’autre chose, voisin ; ce sujet-là vous attriste, et il est vrai de dire qu’il n’a rien d’agréable.

— Si fait, parlons-en ; car enfin il faut savoir à quoi s’en tenir. Puisque te voilà, et que tu dois voir André ce soir ou demain, je voudrais que tu pusses lui porter quelque proposition de ma part.

— Je ne sais que vous dire, répondit Joseph ; cherchez vous-même ce qu’il convient de faire : vous avez plus de jugement et de connaissances en affaires que moi lourdaud. En fait de générosité et de grandeur dans les procédés, ni moi ni personne ne pourra se flatter de vous en remontrer.

— Il est vrai que je connais assez bien le monde, reprit le marquis, et que j’aime à faire les choses noblement. Eh bien ! va lui dire que je consens à le recevoir et à l’entretenir de tout dans ma maison, lui, sa femme et tous les enfants qui pourront survenir, à condition qu’il ne me demandera jamais un sou et qu’il me signera un abandon de son héritage maternel.

— Vous êtes un bon père, marquis, et certainement je n’en ferais pas tant à votre place ; mais je crains qu’André, qui a perdu la tête, ne montre en cette occasion une exigence plus grande que vos bienfaits : il vous demandera une pension.

— Une pension ! jour de Dieu !

— Ah ! je le crains ; une petite pension viagère.

— Viagère encore ! Qu’il ne s’y attende pas, le misérable ! Je me laisserai couper par morceaux plutôt que de donner de l’argent : je n’en ai pas ; je jure par tous les saints que je ne le peux pas. Qu’il vienne me chasser de ma maison et vendre mes meubles, s’il l’ose. »

Joseph ne voulut pas aller plus loin ce jour-là ; il crut avoir déjà fait beaucoup en arrachant la promesse d’une espèce de réconciliation ; il savait que c’était ce qui ferait le plus de plaisir à Geneviève, et il espéra qu’une nouvelle tentative sur le marquis pourrait l’amener à de plus grands sacrifices ; il voulut donc laisser à cette première négociation le temps de faire son effet, et il prit congé du marquis avec force louanges ironiques sur sa magnanimité, et en lui promettant de porter sa généreuse proposition aux insurgés.

XVIII.

Le bon Joseph retourna à la ville d’un pied leste et le cœur léger. Arriver vers des amis malheureux et leur apporter une bonne nouvelle à laquelle ils ne s’attendent pas, c’est une double joie. Il trouva Geneviève seule et contemplant, à la lueur de sa lampe, une branche artificielle de boutons de fleurs d’oranger. Il était entré sans frapper, comme il lui arrivait souvent de le faire par précipitation ou par étourderie ; il entendit Geneviève qui parlait seule et qui disait à ces fleurs : « Bouquet de vierge, j’ai été forcée de te porter le jour de mon mariage ; mais je t’ai profané, et mon front n’était pas digne de toi. J’étais si honteuse de ce sacrilège que je t’ai caché bien avant dans mes cheveux, que je t’ai couvert de mon voile. Cependant tu ne t’es pas effeuillé sur ma tête ; pour t’en remercier, je veux t’emporter dans ma tombe.

— Qu’est-ce que vous dites, Geneviève ? » dit Joseph, épouvanté de ces paroles qu’il comprenait à peine. Geneviève fit un cri, jeta le bouquet, et devint pâle et tremblante.

« Je vous apporte une bonne nouvelle, dit Joseph en s’asseyant à son côté : André est réconcilié avec son père ; le marquis est réconcilié avec vous ; il vous attend, il veut vous voir tous deux, tous trois près de lui.

— Ah ! mon ami, dit Geneviève, ne me trompez-vous pas ? comment le savez-vous ?

— Je le sais parce qu’il me l’a dit, parce que je viens de le quitter et que je lui ai fait donner sa parole.

— Ah ! Joseph ! repondit Geneviève, embrassez-moi ; grâce à vous, je mourrai tranquille.

— Mourir ! dit Joseph en l’embrassant avec une émotion qu’il eut bien de la peine à cacher ; ne parlez pas de cela, c’est une idée de femme enceinte. Où est André ?

— Il se promène tous les soirs au bord de la rivière, du côté des Couperies.

— Pourquoi se promène-t-il sans vous ?

— Je n’ai pas la force de marcher, et puis nous sommes si tristes que nous n’osons plus rester ensemble.

— Mais vous allez vous égayer, de par Dieu ! dit Joseph ; je vais le chercher et lui apprendre tout cela. »

Il courut rejoindre André. Celui-ci fut moins joyeux que Geneviève à l’idée d’un rapprochement entre lui et son père. Il désirait le voir, obtenir son pardon, l’embrasser, lui présenter sa femme, et rien de plus. Demeurer avec lui était un projet qui l’effrayait extrêmement. Au milieu de ses hésitations et de ses répugnances, Joseph fut frappé de l’indolence et de l’inertie avec laquelle il envisageait sa position et la pauvreté où se consumait Geneviève.

« Malheureux ! lui dit-il, tu ne songes donc pas que l’important n’est pas de jouer une scène de comédie sentimentale, mais d’avoir du pain pour ta femme et l’enfant qu’elle va te donner ! Il faut bien se garder d’accepter cette première proposition de ton père sans arracher de son avarice quelque chose de mieux : une pension alimentaire au moins, et une moitié de ton revenu, s’il est possible.

— Mais par quel moyen ? dit André ; je ne puis avoir recours aux lois sans que Geneviève en soit informée ; tu ne connais pas sa fermeté : elle est capable de me haïr si je viole sa défense.

— Aussi, reprit Joseph, faut-il lui cacher soigneusement mes démarches et me laisser faire. »

André s’abandonna à la prudence et à l’adresse de son ami, trop faible pour combattre son père et trop faible aussi pour empêcher un autre de le combattre en son nom. Toujours effrayé, inerte et souffrant entre le bien et le mal, il retourna auprès de sa femme, feignit de partager son contentement, et s’endormit fatigué de la vie, comme il s’endormait tous les soirs.

Quelques jours s’écoulèrent avant que Joseph put revoir le marquis. Une foire considérable avait appelé le seigneur de Morand à plusieurs lieues de chez lui et il ne revint qu’à la fin de la semaine. Il rentra un soir, s’en-