Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/197

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HORACE.

quables. Sa main était longue et sèche, mais blanche comme l’albâtre, et chargée de bagues de tous les pays du monde. Elle possédait une certaine grâce qui imposait à beaucoup de gens. Enfin, elle avait ce qu’on peut appeler une beauté artificielle.

La vicomtesse de Chailly n’avait jamais eu d’esprit ; mais elle voulait absolument en avoir, et elle faisait croire qu’elle en avait. Elle disait le dernier des lieux communs avec une distinction parfaite, et le plus absurde des paradoxes avec un calme stupéfiant. Et puis elle avait un procédé infaillible pour s’emparer de l’admiration et des hommages : elle était d’une flagornerie impudente avec tous ceux qu’elle voulait s’attacher, d’une causticité impitoyable pour tous ceux qu’elle voulait leur sacrifier. Froide et moqueuse, elle jouait l’enthousiasme et la sympathie avec assez d’art pour captiver de bons esprits accessibles à un peu de vanité. Elle se piquait de savoir, d’érudition et d’excentricité. Elle avait lu un peu de tout, même de la politique et de la philosophie ; et vraiment c’était curieux de l’entendre répéter, comme venant d’elle, à des ignorants ce qu’elle avait appris le matin dans un livre ou entendu dire la veille à quelque homme grave. Enfin, elle avait ce qu’on peut appeler une intelligence artificielle.

La vicomtesse de Chailly était issue d’une famille de financiers qui avait acheté ses titres sous la régence ; mais elle voulait passer pour bien née, et portait des couronnes et des écussons jusque sur le manche de ses éventails. Elle était d’une morgue insupportable avec les jeunes femmes, et ne pardonnait pas à ses amis de faire des mariages d’argent. Du reste, elle accueillait assez bien les jeunes gens de lettres et les artistes. Elle tranchait avec eux de la patricienne tout à son aise, affectant devant eux seulement de ne faire cas que du mérite. Enfin, elle avait une noblesse artificielle, comme tout le reste, comme ses dents, comme son sein, et comme son cœur.

Ces femmes-là sont plus nombreuses qu’on ne pense dans le monde, et qui en a vu une les a toutes vues. Horace joignait au plaisir de la nouveauté une ingénuité si complète, qu’il prit au sérieux la vicomtesse à la première parole, et que la tête lui en tourna.

« Mon cher, c’est une femme adorable ! me disait-il en revenant le soir dans les longues rues désertes du faubourg Saint-Germain ; c’est un esprit, une grâce, un je ne sais quoi qui n’a pas de nom pour moi, mais qui me pénètre comme un parfum. Quel bijou précieux qu’une femme ainsi travaillée, ainsi façonnée à plaire par de longues études ! Tu appelles cela de la coquetterie ? Soit ! va pour la coquetterie ! C’est bien beau et bien aimable, dans tous les cas. C’est toute une science, cela, et une science au profit des autres. Je ne sais vraiment pas pourquoi l’on médit des coquettes : une femme qui est occupée d’un autre soin que celui de plaire n’est plus une femme à mes yeux. Certainement, voici la première femme véritable que je rencontre.

— Il y a pourtant des hommes à qui la vicomtesse déplaît, et, pour mon compte…

— C’est qu’elle veut déplaire à ces hommes-là : elle ne les trouve pas dignes de la moindre attention. Elle a du discernement.

— Grand merci de l’application, » repris-je. Il ne m’entendit même pas ; il avait la cervelle remplie de la vicomtesse. Il ne se gêna pas pour en parler devant Marthe le lendemain, et dit contre les femmes simples et sévères des choses si dures, qu’elle en fut offensée et alla travailler dans une autre chambre.

« Cela marche à merveille, me dit tout bas Eugénie ; l’épreuve a réussi mieux que je n’espérais. Il a pris feu comme un brin de paille ; j’espère que Marthe est guérie. »

Arsène vint, et trouva Marthe plus affectueuse et plus gaie que de coutume, quoiqu’elle souffrît horriblement. Il nous annonça que sa présence au café Poisson n’étant plus nécessaire, il changeait de condition.

« Ah ! ah ! lui dit Horace, vous allez reprendre la peinture ?

— Peut-être le ferai-je plus tard, répondit le Masaccio ; mais pas maintenant. Mes sœurs n’ont pas encore assez d’ouvrage assuré pour l’année. Est-ce que vous ne pourriez pas me faire placer quelque part comme employé, pour tenir une comptabilité quelconque ? dans une régie de théâtre, dans une administration d’omnibus, que sais-je ? Vous avez des connaissances, vous autres !

— Mon cher, dit Horace, vous n’écrivez ni assez bien ni assez vite. Et puis, savez-vous la tenue des livres ?

— J’apprendrai, dit Arsène.

— Il ne doute de rien, dit Horace. Moi, si j’ai un conseil à vous donner, c’est de persévérer dans la condition que vous venez d’essayer ; vous vous en acquittez fort bien. Seulement vous avez un peu de fatigue. Servez dans une bonne maison, au lieu de servir dans un café ; vous gagnerez beaucoup, et vous ne travaillerez guère. Si Théophile le veut, il peut vous placer chez quelque grand seigneur, ou seulement chez quelque brave dame du faubourg Saint-Germain. Est-ce que la comtesse ne le prendrait pas pour domestique, si tu le lui recommandais ? Réponds donc, Théophile !

— C’est assez de domesticité comme cela, répondit Arsène, qui comprenait fort bien l’intention qu’avait Horace de le rabaisser aux yeux de Marthe ; j’y reviendrai si je ne puis trouver mieux. Mais puisque c’est un état qu’on méprise…

— Qu’est-ce qui se permet de le mépriser ? s’écria Louison tout en feu, en suivant la direction involontaire qu’avait prise le regard de Paul ; est-ce que c’est vous, Marton, qui méprisez mon frère ?

— Cousez donc ! dit le Masaccio à Louison d’un ton sévère, pour faire baisser ses yeux menaçants levés sur Marthe.

— Mais enfin, reprit-elle, je trouve un peu drôle qu’on te méprise : je ne sais pas où on prend ce droit-là, et je ne vois pas en quoi mademoiselle Marton… »

Marthe regarda Arsène d’un air triste, et lui tendit la main pour l’apaiser. Il était prêt à éclater contre sa sœur.

« Elle est folle, » dit-il en haussant les épaules, et il s’assit auprès de Marthe en tournant le dos à Louison, dont les yeux se remplirent de larmes.

« C’est qu’aussi c’est indigne ! s’écria-t-elle aussitôt qu’il fut parti. Voyez-vous, monsieur Théophile, je ne peux pas supporter cela de sang-froid. Mademoiselle Marthe et M. Horace, qui s’entendent fort bien, je vous assure, ne font pas autre chose que de déconsidérer mon frère.

— Vous êtes folle, répliqua Eugénie, et votre frère, qui vous l’a dit, vous connaît bien. Jamais Marthe n’a dit un mot de Paul qui ne fût à son honneur et à sa louange.

— Je ne suis pas folle, s’écria Louison en sanglotant, et je veux que vous me jugiez tous. Je ne l’aurais pas dit devant lui, de crainte d’amener une querelle ; mais puisqu’il n’est plus là, et que voici les coupables (elle désignait alternativement Marthe, qui l’écoutait avec une pitié douloureuse, et Horace, qui, le dos étendu sur la commode et les jambes sur le dossier d’une chaise, ne daignait pas l’interrompre), je dirai ce que j’ai entendu, pas plus tard qu’avant-hier, lorsque monsieur et madame causaient en tête-à-tête, comme ça leur arrive assez souvent, Dieu merci ! elle dans une chambre, nous dans l’autre ; avec ça que c’est commode pour s’entendre sur l’ouvrage ! On va, on vient, ça promène ; et, comme dit cet autre, les amoureux ont du temps à perdre.

— Charmant ! charmant ! dit Horace en se soulevant sur son coude et en la regardant avec un calme plein de mépris : eh bien, poursuivez, fille d’Hérodias ! Je verrai ensuite à vous donner ma tête sur un plat pour votre souper. Qu’ai-je dit ? voyons, parlez donc, puisque vous écoutez aux portes.

— Oui, que j’écoute aux portes quand j’entends le nom de mon frère ! Et vous disiez comme cela que c’était bien dommage qu’il se fût fait valet, et qu’il était perdu. Et mademoiselle Marton, au lieu de vous traiter comme