Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 4, 1853.djvu/226

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HORACE.

queries de son adversaire. Horace voulait aussi la république, mais il la voulait au profit des talents et des ambitions. Il disait que le peuple trouverait le sien à remettre ses intérêts aux mains de l’intelligence et du savoir ; que le devoir d’un chef serait de travailler au progrès intellectuel et au bien-être du peuple ; mais il n’admettait pas que ce même peuple dût avoir des droits sur l’action des hommes supérieurs, ni qu’il pût en faire un bon usage. Beaucoup d’aigreur entrait souvent dans ces discussions, et le grand argument d’Horace contre les démocrates bourgeois, c’est qu’ils parlaient toujours, et n’agissaient jamais.

Quand il eut acquis la preuve que Laravinière jouait un rôle actif, ou était prêt à le jouer, il conçut pour lui plus d’estime, et se repentit de l’avoir blessé. Tout en continuant de contester le principe d’une révolution en faveur du peuple, il crut à cette révolution, et désira d’y prendre part, afin d’y trouver de la gloire, des émotions, et un essor pour son ambition trompée par le régime constitutionnel. Il demanda à Jean sa confiance, se réconcilia avec lui ; et, soit qu’il y eût alors une apparence de sympathie chez les masses, soit que Laravinière se fit des illusions gratuites, Horace crut à un mouvement efficace, s’engagea par serment auprès de Jean à s’y jeter au premier appel, et se tint prêt à tout événement. Il se procura un fusil, et fit des cartouches avec une ardeur et une joie enfantines. Dès lors il fut plus calme, plus sédentaire, et d’une humeur plus égale. Ce rôle de conspirateur l’occupait tout entier. Ce rôle ranimait son espoir abattu ; il le vengeait secrètement de l’indifférence de la société envers lui ; il lui donnait une contenance vis-à-vis de lui-même, une attitude vis-à-vis de Jean et de ses camarades. Il aimait à inquiéter Marthe, à la voir pâlir lorsqu’il lui faisait pressentir les dangers auxquels il brûlait de s’exposer. Il se pleurait aussi un peu d’avance, et répandait des fleurs sur sa tombe ; il fit même son épitaphe en vers. Quand il rencontra madame la vicomtesse de Chailly à l’Opéra, et qu’elle le salua fort légèrement, il s’en consola en pensant qu’elle viendrait peut-être l’implorer lorsqu’il serait un homme puissant, un grand orateur ou un publiciste influent dans la république.

Soit que les événements qui approchaient ne fussent pas prévus par d’autres que par lui, soit que des circonstances cachées en eussent retardé l’accomplissement, Laravinière n’avait eu autre chose à faire qu’à fourbir ses fusils, dans l’attente d’une révolution, lorsque le choléra vint éclater dans Paris, et distraire douloureusement les masses de toute préoccupation politique.

J’étais à l’ambulance, roulé dans mon manteau, par une de ces froides nuits du printemps qui semblaient donner plus d’intensité au fléau, et j’attendais, en volant à l’ennemi un quart d’heure de mauvais sommeil, qu’on vint m’appeler pour de nouveaux accidents, lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule. Je me réveillai brusquement, et me levant par habitude, je fus prêt à suivre la personne qui me réclamait, avant d’avoir ouvert tout à fait mes yeux appesantis par la fatigue. Ce fut seulement lorsqu’elle passa auprès de la lanterne rouge suspendue à l’entrée de l’ambulance, que je crus la reconnaître, malgré le changement qui s’était opéré en elle.

« Marthe ! m’écriai-je, est-ce donc vous ! Et pour qui venez-vous me chercher, grand Dieu ?

— Pour qui voulez-vous que ce soit ? dit-elle en joignant les mains. Oh ! venez tout de suite, venez avec moi ! »

J’étais déjà en route avec elle.

« Est-il gravement attaqué ? lui demandai-je chemin faisant.

— Je n’en sais rien, me dit-elle ; mais il souffre beaucoup, et son esprit est tellement frappé, que je crains tout. Il y a plusieurs jours qu’il a des pressentiments, et aujourd’hui il m’a dit à plusieurs reprises qu’il était perdu. Cependant il a bien dîné, il a été au spectacle, et en rentrant il a soupé.

— Et quels accidents ?

— Aucun ; mais il souffre, et il m’a dit avec tant de force de courir à l’ambulance, que la frayeur s’est emparée de moi tout à coup, et je puis à peine me soutenir.

— En effet, Marthe, vous avez le frisson. Appuyez-vous sur mon bras.

— Oh ! c’est seulement un peu de froid !

— Vous êtes à peine vêtue pour une nuit aussi froide, enveloppez-vous de mon manteau.

— Non, non, cela nous retarderait, marchons !

— Pauvre Marthe ! vous êtes maigrie, lui dis-je tout en marchant vite, et en regardant à la lueur blafarde des réverbères, ses joues amincies, que creusait encore l’ombre de ses cheveux noirs flottants au gré de la bise.

— Je suis pourtant très-bien portante, » me dit-elle d’un air préoccupé. Puis tout à coup, par une liaison d’idées qui ne s’était pas encore faite en elle : Dites-moi donc plutôt, s’écria-t-elle vivement, comment se porte Eugénie.

— Eugénie va bien, lui dis-je ; elle ne souffre que d’avoir perdu votre amitié.

— Ah ! ne dites pas cela ! répondit-elle avec un accent déchirant. Mon Dieu ! épargnez-moi ce reproche-là ! Dieu sait que je ne le mérite pas ! Dites-moi plutôt qu’elle m’aime toujours.

— Elle vous aime toujours tendrement, chère Marthe.

— Et vous aimez toujours Horace ? reprit Marthe, oubliant tout ce qui lui était personnel, et me tirant par le bras pour me faire courir.

Je courus, et nous fûmes bientôt près de lui. Il fit un cri perçant en me voyant, et se jetant dans mes bras :

« Ah ! maintenant je puis mourir, s’écria-t-il avec chaleur ; j’ai retrouvé mon ami. » Et il retomba sur son fauteuil, pâle et brisé, comme s’il était près d’expirer.

Je fus très-effrayé de cette prostration. Je tâtai son pouls, qui était à peine sensible. Je l’examinai, je le fis coucher, je l’interrogeai attentivement, et je me disposai à passer la nuit près de lui.

Il était malade en effet. Son cerveau était en proie à une exaspération douloureuse, tous ses nerfs étaient agités ; il avait une sorte de délire, il parlait de mort, de guerre civile, de choléra, d’échafaud ; et mêlant, dans ses rêves, les diverses idées qui le possédaient, il me prenait tantôt pour un croque-mort qui venait le jeter dans la fatale tapissière, tantôt pour le bourreau qui le conduisait au supplice. À ces moments d’exaltation succédaient des évanouissements, et quand il revenait à lui-même, il me reconnaissait, pressait mes mains avec énergie, et s’attachant à moi, me suppliait de ne pas l’abandonner, et de ne pas le laisser mourir. Je n’en avais pas la moindre envie, et je me mettais à la torture pour deviner son mal ; mais quelque attention que j’y apportasse, il m’était impossible d’y voir autre chose qu’une excitation nerveuse causée par une affection morale. Il n’y avait pas le moindre symptôme de choléra, pas de fièvre, pas d’empoisonnement, pas de souffrance déterminée. Marthe s’empressait autour de lui avec un zèle dont il ne semblait pas s’apercevoir, et, en la regardant, j’étais si frappé de son air de dépérissement, et d’angoisse, que je la suppliai d’aller se coucher. Je ne pus l’y faire consentir. Cependant, à la pointe du jour, Horace s’étant calmé et endormi, elle tomba à son tour assoupie sur un fauteuil au pied du lit. J’étais au chevet, vis-à-vis d’elle, et je ne pouvais m’empêcher de comparer la figure d’Horace, pleine de force et de santé, avec celle de cette femme que j’avais vue naguère si belle, et qui n’était plus devant mes yeux que comme un spectre.

J’allais m’endormir aussi, lorsque, sans réveiller personne, Laravinière entra sur la pointe du pied, et vint s’asseoir près de moi. Il avait passé lui-même la nuit auprès d’un de ses amis atteint du choléra, et, en rentrant, il avait appris que Marthe était allée à l’ambulance pour Horace. « Qu’a t-il donc ? » me demanda-t-il en se penchant vers lui pour l’examiner. Quand je lui eus avoué que je n’y voyais rien de grave, et que cependant il m’avait occupé et inquiété toute la nuit, Jean haussa les épaules. « Voulez-vous que je vous dise ce que c’est ? me dit-il en baissant la voix encore davantage : c’est une panique, rien de plus. Voilà deux ou trois fois qu’il nous