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LE MEUNIER D’ANGIBAULT.

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— Certainement, Rose ! Mais qu’est-ce que cela vous fait ? répondit Marcelle avec un peu de malice.

— C’est que cela m’a paru bien singulier, de voir aujourd’hui que, de nous tous, c’était notre meunier qui avait le plus d’idées. Il n’a pourtant pas reçu une bien belle instruction, ce pauvre Louis !

— Mais il a tant de cœur et d’intelligence ! dit Marcelle.

— Oh ! du cœur, oui. Je le connais beaucoup, moi, ce garçon-là. J’ai été élevée avec lui. C’est sa sœur aînée qui m’a nourrie et j’ai passé mes premières années au moulin d’Angibault… Est-ce qu’il ne vous l’a pas dit ?

— Il ne m’a pas parlé de vous, mais j’ai cru voir qu’il vous était fort dévoué.

— Il a toujours été très-bon pour moi, dit Rose en rougissant. La preuve qu’il est excellent, c’est qu’il a toujours aimé les enfants. Il n’avait que sept ou huit ans quand j’étais en nourrice chez sa sœur, et ma grand’mère dit qu’il me soignait et m’amusait comme s’il eût été d’âge à être mon père. Il paraît aussi que j’avais pris tant d’amitié pour lui que je ne voulais pas le quitter, et que ma mère, qui ne le haïssait pas dans ce temps-là comme aujourd’hui, le fit venir à la maison quand je fus sevrée, pour me tenir compagnie. Il y resta deux ou trois ans, au lieu de deux ou trois mois dont on était convenu d’abord. Il était si actif et si serviable, qu’on le trouvait fort utile chez nous. Sa mère avait alors des embarras, et ma grand’mère, qui est son amie, trouvait fort bien qu’on la débarrassât d’un de ses enfants. Je me rappelle donc bien le temps où Louis, ma pauvre sœur et moi étions toujours à courir et à jouer ensemble, dans le pré, dans la garenne, dans les greniers du château. Mais quand il fut en âge d’être utile à sa mère en travaillant à la farine, elle le rappela au moulin. Nous eûmes tant de regret de nous séparer, et je m’ennuyais tellement sans lui, sa mère et sa sœur (ma nourrice) m’étaient si attachées, qu’on me conduisait à Angibault tous les samedis soir pour me ramener ici tous les lundis matin. Cela dura jusqu’à l’âge où on me mit en pension à la ville, et quand j’en sortis, il n’était plus question de camaraderie entre un garçon comme le meunier et une jeune fille qu’on traitait de demoiselle. Cependant nous nous sommes toujours vus souvent, surtout depuis que mon père, malgré la distance, l’a pris pour son meunier et qu’il vient ici trois ou quatre fois par semaine. De mon côté, j’ai toujours eu un grand plaisir à revoir Angibault et la meunière, qui est si bonne et que j’aime tant !… Eh bien, Madame, concevez-vous que, depuis quelque temps, ma mère s’avise de trouver cela mauvais et qu’elle m’empêche d’aller m’y promener ? Elle a pris le pauvre Grand-Louis en horreur, elle fait son possible pour le mortifier, et elle m’a défendu de danser avec lui dans les assemblées, sous prétexte qu’il est trop au-dessous de moi. Cependant, nous autres demoiselles de campagne, comme on nous appelle, nous dansons toujours avec les paysans qui nous invitent ; et d’ailleurs on ne peut pas dire que le meunier d’Angibault soit un paysan. Il a pour une vingtaine de mille francs de bien et il a été mieux élevé que bien d’autres. À vous dire le vrai, mon cousin Honoré Bricolin n’écrit pas l’orthographe aussi bien que lui, quoiqu’on ait dépensé plus d’argent pour l’instruire, et je ne vois pas pourquoi on veut que je sois si fière de ma famille.

— Je n’y comprends rien non plus, dit Marcelle, qui voyait bien qu’un peu de finesse était nécessaire avec mademoiselle Rose, et qu’elle ne se confesserait pas avec l’ardente expansion du Grand-Louis. Est-ce que vous ne voyez rien dans les manières du bon meunier qui ait pu motiver le mécontentement de votre mère ?

— Oh ! rien du tout. Il est cent fois plus honnête et plus convenable que tous nos bourgeois de campagne, qui s’enivrent presque tous et sont parfois très-grossiers. Jamais il n’a dit à mes oreilles un mot qui m’ait porté à baisser les yeux.

— Mais votre mère ne se serait-elle pas forgé la singulière idée qu’il peut être amoureux de vous ?

Rose se troubla, hésita, et finit par avouer que sa mère pouvait bien s’être persuadé cela.

— Et si votre mère avait deviné juste, n’aurait-elle pas raison de vous mettre en garde contre lui ?

— Mais, c’est selon ! Si cela était et s’il m’en parlait !… Mais il ne m’a jamais dit un mot qui ne fût de pure amitié.

— Et s’il était très-épris de vous sans jamais oser vous le dire ?

— Alors, où serait le mal ? dit Rose avec un peu de coquetterie.

— Vous seriez très-coupable d’entretenir sa passion sans vouloir l’encourager sérieusement, répondit Marcelle d’un ton assez sévère. Ce serait vous faire un jeu de la souffrance d’un ami, et ce n’est pas dans votre famille, Rose, qu’on doit traiter légèrement les amours contrariées !

— Oh ! dit Rose d’un air mutin, les hommes ne deviennent pas fous pour ces choses-là ! Cependant, ajouta-t-elle naïvement et en penchant la tête, il faut avouer qu’il est quelquefois bien triste, ce pauvre Louis, et qu’il parle comme un homme qui est au désespoir… sans que je puisse deviner pourquoi ! Cela me fait beaucoup de peine.

— Pas assez pourtant pour que vous daigniez le comprendre ?

— Mais quand il m’aimerait, que pourrais-je faire pour le consoler ?

— Sans doute. Il faudrait l’aimer ou l’éviter.

— Je ne peux ni l’un ni l’autre. L’aimer, c’est quasi impossible, et l’éviter, j’ai trop d’amitié pour lui pour me résoudre à lui faire cette peine-là. Si vous saviez quels yeux il fait quand j’ai l’air de ne pas prendre garde à lui ! Il en devient tout pâle, et cela me fait mal.

— Pourquoi dites-vous donc qu’il vous serait impossible de l’aimer ?

— Dame ! peut-on aimer quelqu’un qu’on ne peut pas épouser ?

— Mais on peut toujours épouser quelqu’un qu’on aime.

— Oh ! pas toujours ! Voyez ma pauvre sœur ! Son exemple me fait trop de peur pour que je veuille risquer de le suivre.

— Vous ne risquez rien, ma chère Rose, dit Marcelle avec un peu d’amertume ; quand on dispose de son amour et de sa volonté avec tant d’aisance, on n’aime pas, et on ne court aucun danger.

— Ne dites pas cela, répondit Rose avec vivacité. Je suis aussi capable qu’une autre d’aimer et de risquer d’être malheureuse. Mais me conseillerez-vous d’avoir ce courage-là ?

— Dieu m’en préserve ! Je voudrais vous aider seulement à constater l’état de votre cœur, afin que vous ne fassiez pas le malheur de Louis par votre imprudence.

— Ce pauvre Grand-Louis !… Mais voyons, Madame, que puis-je donc faire ? Je suppose que mon père, après bien des colères et des menaces, consente à me donner à lui ; que ma mère, effrayée de l’exemple de ma sœur, aime mieux sacrifier ses répugnances que de me voir tomber malade, tout cela n’est guère probable… Mais enfin, pour en arriver là, voyez donc que de disputes, que de scènes, que d’embarras !

— Vous avez peur, vous n’aimez pas, vous dis-je ; vous pouvez avoir raison, c’est pourquoi il faut éloigner le Grand-Louis.

Ce conseil, sur lequel Marcelle revenait toujours, ne paraissait nullement du goût de Rose. L’amour du meunier flattait extrêmement son amour-propre, surtout depuis que madame de Blanchemont l’avait tant relevé à ses yeux, et peut-être aussi, à cause de la rareté du fait. Les paysans sont peu susceptibles de passion, et dans le monde bourgeois où Rose vivait, la passion devenait de plus en plus inouïe et inconnue, au milieu des préoccupations de l’intérêt. Rose avait lu quelques romans ; elle était fière d’inspirer un amour disproportionné, impossible, et dont, un jour ou l’autre, tout le pays parlerait peut-être avec étonnement. Enfin, le Grand-Louis était la coqueluche de toutes les paysannes, et il n’y avait pas assez de distance entre leur race et la bour-