Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/23

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CONSUELO.

tu ? Je ne demande à voir que ce qu’il faudra bien que tu montres au public.

— J’ai le pied assez petit, dit Consuelo pour détourner la conversation ; » et elle montra un véritable petit pied andaloux, beauté à peu près inconnue à Venise.

« La main est charmante aussi, dit Anzoleto en baisant, pour la première fois, la main que jusque là il avait serrée amicalement comme celle d’un camarade. Laisse-moi voir tes bras.

— Tu les as vus cent fois, dit-elle en ôtant ses mitaines.

— Non, je ne les avais jamais vus, dit Anzoleto que cet examen innocent et dangereux commençait à agiter singulièrement. »

Et il retomba dans le silence, couvant du regard cette jeune fille que chaque coup d’œil embellissait et transformait à ses yeux.

Peut-être n’était-ce pas tout à fait qu’il eût été aveugle jusqu’alors ; car peut-être était-ce la première fois que Consuelo dépouillait, sans le savoir, cet air insouciant qu’une parfaite régularité de lignes peut seule faire accepter. En cet instant, émue encore d’une vive atteinte portée à son cœur, redevenue naïve et confiante, mais conservant un imperceptible embarras qui n’était pas l’éveil de la coquetterie, mais celui de la pudeur sentie et comprise, son teint avait une pâleur transparente, et ses yeux un éclat pur et serein qui la faisaient ressembler certainement à la sainte Cécile des nonnes de Santa-Chiara.

Anzoleto n’en pouvait plus détacher ses yeux. Le soleil s’était couché ; la nuit se faisait vite dans cette grande chambre éclairée d’une seule petite fenêtre ; et dans cette demi-teinte, qui embellissait encore Consuelo, semblait nager autour d’elle un fluide d’insaisissables voluptés. Anzoleto eut un instant la pensée de s’abandonner aux désirs qui s’éveillaient en lui avec une impétuosité toute nouvelle, et à cet entraînement se joignait par éclairs une froide réflexion. Il songeait à expérimenter, par l’ardeur de ses transports, si la beauté de Consuelo aurait autant de puissance sur lui que celle des autres femmes réputées belles qu’il avait possédées. Mais il n’osa pas se livrer à ces tentations indignes de celle qui les inspirait. Insensiblement son émotion devint plus profonde, et la crainte d’en perdre les étranges délices lui fit désirer de la prolonger.

Tout à coup, Consuelo, ne pouvant plus supporter son embarras se leva, et faisant un effort sur elle-même pour revenir à leur enjouement, se mit à marcher dans la chambre, en faisant de grands gestes de tragédie, et en chantant d’une manière un peu outrée plusieurs phrases de drame lyrique, comme si elle fût entrée en scène.

« Eh bien, c’est magnifique ! s’écria Anzoleto ravi de surprise en la voyant capable d’un charlatanisme qu’elle ne lui avait jamais montré.

— Ce n’est pas magnifique, dit Consuelo en se rasseyant ; et j’espère que c’est pour rire que tu dis cela ?

— Ce serait magnifique à la scène. Je t’assure qu’il n’y aurait rien de trop. Corilla en crèverait de jalousie ; car c’est tout aussi frappant que ce qu’elle fait dans les moments où on l’applaudit à tout rompre.

— Mon cher Anzoleto, répondit Consuelo, je ne voudrais pas que la Corilla crevât de jalousie pour de semblables jongleries, et si le public m’applaudissait parce que je sais la singer, je ne voudrais plus reparaître devant lui.

— Tu feras donc mieux encore ?

— Je l’espère, ou bien je ne m’en mêlerai pas.

— Eh bien, comment feras-tu ?

— Je n’en sais rien encore.

— Essaie.

— Non ; car tout cela, c’est un rêve, et avant que l’on ait décidé si je suis laide ou non, il ne faut pas que nous fassions tant de beaux projets. Peut-être que nous sommes fous dans ce moment, et que, comme l’a dit M. le comte, la Consuelo est affreuse. »

Cette dernière hypothèse rendit à Anzoleto la force de s’en aller.

IX.

À cette époque de sa vie, à peu près inconnue des biographes, un des meilleurs compositeurs de l’Italie et le plus grand professeur de chant au dix-huitième siècle, l’élève de Scarlatti, le maître de Hasse, de Farinelli, de Cafarelli, de la Mingotti, de Salimbini, de Hubert (dit le Porporino), de la Gabrielli, de la Molteni, en un mot le père de la plus célèbre école de chant de son temps, Nicolas Porpora, languissait obscurément à Venise, dans un état voisin de la misère et du désespoir. Il avait dirigé cependant naguère, dans cette même ville, le Conservatoire de l’Ospedaletto, et cette période de sa vie avait été brillante. Il y avait écrit et fait chanter ses meilleurs opéras, ses plus belles cantates, et ses principaux ouvrages de musique d’église. Appelé à Vienne en 1728, il y avait conquis, après quelque combat, la faveur de l’empereur Charles vi. Favorisé aussi à la cour de Saxe [1], Porpora avait été appelé ensuite à Londres, où il avait eu la gloire de rivaliser pendant neuf ou dix ans avec Handel, le maître des maîtres, dont l’étoile pâlissait à cette époque. Mais le génie de ce dernier l’avait emporté enfin, et le Porpora, blessé dans son orgueil ainsi que maltraité dans sa fortune, était revenu à Venise reprendre sans bruit et non sans peine la direction d’un autre conservatoire. Il y écrivait encore des opéras : mais c’est avec peine qu’il les faisait représenter ; et le dernier, bien que composé à Venise, fut joué à Londres où il n’eut point de succès. Son génie avait reçu ces profondes atteintes dont la fortune et la gloire eussent pu le relever ; mais l’ingratitude de Hasse, de Farinelli, et de Cafarelli, qui l’abandonnèrent de plus en plus, acheva de briser son cœur, d’aigrir son caractère et d’empoisonner sa vieillesse. On sait qu’il est mort misérable et désolé, dans sa quatre-vingtième année, à Naples.

À l’époque où le comte Zustiniani, prévoyant et désirant presque la défection de Corilla, cherchait à remplacer cette cantatrice, le Porpora était en proie à de violents accès d’humeur atrabilaire, et son dépit n’était pas toujours mal fondé ; car si l’on aimait et si l’on chantait à Venise la musique de Jomelli, de Lotti, de Carissimi, de Gasparini, et d’autres excellents maîtres, on y prisait sans discernement la musique bouffe de Cocchi, del Buini, de Salvator Apollini, et d’autres compositeurs plus ou moins indigènes, dont le style commun et facile flattait le goût des esprits médiocres. Les opéras de Hasse ne pouvaient plaire à son maître, justement irrité. Le respectable et malheureux Porpora, fermant son cœur et ses oreilles à la musique des modernes, cherchait donc à les écraser sous la gloire et l’autorité des anciens. Il étendait sa réprobation trop sévère jusque sur les gracieuses compositions de Galoppi, et jusque sur les originales fantaisies du Chiozzetto, le compositeur populaire de Venise. Enfin il ne fallait plus lui parler que du père Martini, de Durante, de Monteverde, de Palestrina ; j’ignore si Marcello et Leo trouvaient grâce devant lui. Ce fut donc froidement et tristement qu’il reçut les premières ouvertures du comte Zustiniani concernant son élève inconnue, la pauvre Consuelo, dont il désirait pourtant le bonheur et la gloire ; car il était trop expérimenté dans le professorat pour ne pas savoir tout ce qu’elle valait, tout ce qu’elle méritait. Mais à l’idée de voir profaner ce talent si pur et si fortement nourri de la manne sacrée des vieux maîtres, il baissa la tête d’un air consterné, et répondit au comte :

« Prenez-la donc, cette âme sans tache, cette intelligence sans souillure ; jetez-la aux chiens, et livrez-la aux bêtes, puisque telle est la destinée du génie au temps où nous sommes. »

Cette douleur à la fois sérieuse et comique donna au comte une idée du mérite de l’élève, par le prix qu’un maître si rigide y attachait.

  1. Il y donna des leçons de chant et de composition à la princesse électorale de Saxe, qui fut depuis, en France, la Grande Dauphine, mère de Louis xvi, de Louis xviii et de Charles x.