Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/30

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CONSUELO.

Sa Majesté Impériale n’aimait pas les trilles, et vous avait fait défense d’en introduire un seul dans votre oratorio, et comme quoi, ayant scrupuleusement respecté sa défense jusqu’à la fin de l’œuvre, vous lui aviez donné un divertissement de bon goût à la fugue finale en la commençant par quatre trilles ascendantes, répétées ensuite à l’infini, dans le stretto par toutes les parties ? Vous avez fait ce soir le procès à l’abus des ornements, et puis vous m’avez ordonné d’en faire. J’en ai fait trop, afin de vous prouver que moi aussi je puis outrer un travers dont je veux bien me laisser accuser.

— Je te dis que tu es le diable, reprit le Porpora. Maintenant chante-nous quelque chose d’humain, et chante-le comme tu l’entendras ; car je vois bien que je ne puis plus être ton maître.

— Vous serez toujours mon maître respecté et bien-aimé, s’écria-t-elle en se jetant à son cou et en le serrant à l’étouffer ; c’est à vous que je dois mon pain et mon instruction depuis dix ans. Ô mon maître ! on dit que vous avez fait des ingrats : que Dieu me retire à l’instant même l’amour et la voix, si je porte dans mon cœur le poison de l’orgueil et de l’ingratitude ! »

Le Porpora devint pâle, balbutia quelques mots, et déposa un baiser paternel sur le front de son élève : mais il y laissa une larme ; et Consuelo, qui n’osa l’essuyer, sentit sécher lentement sur son front cette larme froide et douloureuse de la vieillesse abandonnée et du génie malheureux. Elle en ressentit une émotion profonde et comme une terreur religieuse qui éclipsa toute sa gaîté et éteignit toute sa verve pour le reste de la soirée. Une heure après, quand on eut épuisé autour d’elle et pour elle toutes les formules de l’admiration, de la surprise et du ravissement, sans pouvoir la distraire de sa mélancolie, on lui demanda un spécimen de son talent dramatique. Elle chanta un grand air de Jomelli dans l’opéra de Didon abandonnée ; jamais elle n’avait mieux senti le besoin d’exhaler sa tristesse ; elle fut sublime de pathétique, de simplicité, de grandeur, et belle de visage plus encore qu’elle ne l’avait été à l’église. Son teint s’était animé d’un peu de fièvre, ses yeux lançaient de sombres éclairs ; ce n’était plus une sainte, c’était mieux encore, c’était une femme dévorée d’amour. Le comte, son ami Barberigo, Anzoleto, tous les auditeurs, et, je crois, le vieux Porpora lui-même, faillirent en perdre l’esprit. La Clorinda suffoqua de désespoir. Consuelo, à qui le comte déclara que, dès le lendemain, son engagement serait dressé et signé, le pria de lui promettre une grâce secondaire, et de lui engager sa parole à la manière des anciens chevaliers, sans savoir de quoi il s’agissait. Il le fit, et l’on se sépara, brisé de cette émotion délicieuse que procurent les grandes choses, et qu’imposent les grandes intelligences.

XIII.

Pendant que Consuelo avait remporté tous ces triomphes, Anzoleto avait vécu si complètement en elle, qu’il s’était oublié lui-même. Cependant lorsque le comte, en les congédiant, signifia l’engagement de sa fiancée sans lui dire un mot du sien, il remarqua la froideur avec laquelle il avait été traité par lui, durant ces dernières heures ; et la crainte d’être perdu sans retour dans son esprit empoisonna toute sa joie. Il lui vint dans la pensée de laisser Consuelo sur l’escalier, au bras du Porpora, et de courir se jeter aux pieds de son protecteur ; mais comme en cet instant il le haïssait, il faut dire à sa louange qu’il résista à la tentation de s’aller humilier devant lui. Comme il prenait congé du Porpora, et se disposait à courir le long du canal avec Consuelo, le gondolier du comte l’arrêta ; et lui dit que, par les ordres de son maître, la gondole attendait la signora Consuelo pour la reconduire. Une sueur froide lui vint au front.

« La signora est habituée à cheminer sur ses jambes, répondit-il avec violence. Elle est fort obligée au comte de ses gracieusetés.

— De quel droit refusez-vous pour elle ? » dit le comte qui était sur ses talons. »

Anzoleto se retourna, et le vit, non la tête nue comme un homme qui reconduit son monde, mais le manteau sur l’épaule, son épée dans une main et son chapeau dans l’autre, comme un homme qui va courir les aventures nocturnes. Anzoleto ressentit un tel accès de fureur qu’il eut la pensée de lui enfoncer entre les côtes ce couteau mince et affilé qu’un Vénitien homme du peuple cache toujours dans quelque poche invisible de son ajustement.

« J’espère, Madame, dit le comte à Consuelo d’un ton ferme, que vous ne me ferez pas l’affront de refuser ma gondole pour vous reconduire, et le chagrin de ne pas vous appuyer sur mon bras pour y entrer. »

Consuelo, toujours confiante, et ne devinant rien de ce qui se passait autour d’elle, accepta, remercia, et abandonnant son joli coude arrondi à la main du comte, elle sauta dans la gondole sans cérémonie. Alors un dialogue muet, mais énergique, s’établit entre le comte et Anzoleto. Le comte avait un pied sur la rive, un pied sur la barque, et de l’œil toisait Anzoleto, qui, debout sur la dernière marche du perron, le toisait aussi, mais d’un air farouche, la main cachée dans sa poitrine, et serrant le manche de son couteau. Un mouvement de plus vers la barque, et le comte était perdu. Ce qu’il y eut de plus vénitien dans cette scène rapide et silencieuse, c’est que les deux rivaux s’observèrent sans hâter de part ni d’autre une catastrophe imminente. Le comte n’avait d’autre intention que celle de torturer son rival par une irrésolution apparente, et il le fit à loisir, quoiqu’il vît fort bien et comprît encore mieux le geste d’Anzoleto, prêt à le poignarder. De son côté, Anzoleto eut la force d’attendre sans se trahir officiellement qu’il plût au comte d’achever sa plaisanterie féroce, ou de renoncer à la vie. Ceci dura deux minutes qui lui semblèrent un siècle, et que le comte supporta avec un mépris stoïque ; après quoi il fit une profonde révérence à Consuelo, et se tournant vers son protégé :

« Je vous permets, lui dit-il, de monter aussi dans ma gondole ; à l’avenir vous saurez comment se conduit un galant homme. »

Et il se recula pour faire passer Anzoleto dans sa barque. Puis il dopna aux gondoliers l’ordre de ramer vers la Corte-Minelli, et il resta debout sur la rive, immobile comme une statue. Il semblait attendre de pied ferme une nouvelle velléité de meurtre de la part de son rival humilié.

« Comment donc le comte sait-il où tu demeures ? fut le premier mot qu’Anzoleto adressa à son amie dès qu’ils eurent perdu de vue le palais Zustiniani.

— Parce que je le lui ai dit, repartit Consuelo.

— Et pourquoi le lui as-tu dit ?

— Parce qu’il me l’a demandé.

— Tu ne devines donc pas du tout pourquoi il voulait le savoir ?

— Apparemment pour me faire reconduire.

— Tu crois que c’est là tout ? Tu crois qu’il ne viendra pas te voir ?

— Venir me voir ? Quelle folie ! Dans une aussi misérable demeure ? Ce serait un excès de politesse de sa part que je ne désire pas du tout.

— Tu fais bien de ne pas le désirer, Consuelo ; car un excès de honte serait peut-être pour toi le résultat de cet excès d’honneur !

— De la honte ? Et pourquoi de la honte à moi ? Vraiment je ne comprends rien à tes discours ce soir, cher Anzoleto, et je te trouve singulier de me parler de choses que je n’entends point, au lieu de me dire la joie que tu éprouves du succès inespéré et incroyable de notre journée.

— Inespéré, en effet, répondit Anzoleto avec amertume.

— Il me semblait qu’à vêpres, et ce soir pendant qu’on m’applaudissait, tu étais plus enivré que moi ! Tu me regardais avec des yeux si passionnés, et je goûtais si bien mon bonheur en le voyant reflété sur ton visage ! Mais depuis quelques instants te voilà sombre et bizarre