Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/35

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CONSUELO.

Consuelo s’agita un peu.

« Laissons-la s’éveiller sans trop de surprise, dit le comte, et débarrasse-moi cette table pour que je puisse y poser et y relire l’acte de son engagement. Tiens, ajouta-t-il lorsque Anzoleto eut obéi à son ordre, tu peux jeter les yeux sur ce papier, en attendant qu’elle ouvre les siens.

— Un engagement avant l’épreuve des débuts ! Mais c’est magnifique, ô mon noble patron ! Et le début tout de suite ? avant que l’engagement de la Corilla soit expiré ?

— Ceci ne m’embarrasse point. Il y a un dédit de mille sequins avec la Corilla : nous le paierons ; la belle affaire !

— Mais si la Corilla suscite des cabales ?

— Nous la ferons mettre aux plombs, si elle cabale.

— Vive Dieu ! Rien ne gêne votre seigneurie.

— Oui, Zoto, répondit le comte d’un ton raide, nous sommes comme cela ; ce que nous voulons, nous le voulons envers et contre tous.

— Et les conditions de l’engagement sont les mêmes que pour la Corilla ? Pour une débutante sans nom, sans gloire, les mêmes conditions que pour une cantatrice illustre, adorée du public ?

— La nouvelle cantatrice le sera davantage ; et si les conditions de l’ancienne ne la satisfont pas, elle n’aura qu’un mot à dire pour qu’on double ses appointements. Tout dépend d’elle, ajouta-t-il en élevant un peu la voix, car il s’aperçut que la Consuelo s’éveillait : son sort est dans ses mains. »

Consuelo avait entendu tout ceci dans un demi-sommeil. Quand elle se fut frotté les yeux et assuré que ce n’était point un rêve, elle se glissa dans sa ruelle sans trop songer à l’étrangeté de sa situation, releva sa chevelure sans trop s’inquiéter de son désordre, s’enveloppa de sa mantille, et vint avec une confiance ingénue se mêler à la conversation.

« Seigneur comte, dit-elle, c’est trop de bontés ; mais je n’aurai pas l’impertinence d’en profiter. Je ne veux pas signer cet engagement avant d’avoir essayé mes forces devant le public ; ce ne serait point délicat de ma part. Je peux déplaire, je peux faire fiasco, être sifflée. Que je sois enrouée, troublée, ou bien laide ce jour-là, votre parole serait engagée, vous seriez trop fier pour la reprendre, et moi trop fière pour en abuser.

— Laide ce jour-là, Consuelo ! s’écria le comte en la regardant avec des yeux enflammés ; laide, vous ? Tenez, regardez-vous comme vous voilà, ajouta-t-il en la prenant par la main et en la conduisant devant son miroir. Si vous êtes adorable dans ce costume, que serez-vous donc, couverte de pierreries et rayonnante de l’éclat du triomphe ? »

L’impertinence du comte faisait presque grincer les dents à Anzoleto. Mais l’indifférence enjouée ave laquelle Consuelo recevait ses fadeurs le calma aussitôt.

« Monseigneur, dit-elle en repoussant le morceau de glace qu’il approchait de son visage, prenez garde de casser le reste de mon miroir ; je n’en ai jamais eu d’autre, et j’y tiens parce qu’il ne m’a jamais abusée. Laide ou belle, je refuse vos prodigalités. Et puis je dois vous dire franchement que je ne débuterai pas, et que je ne m’engagerai pas, si mon fiancé que voilà n’est engagé aussi ; car je ne veux ni d’un autre théâtre ni d’un autre public que le sien. Nous ne pouvons pas nous séparer, puisque nous devons nous marier. »

Cette brusque déclaration étourdit un peu le comte ; mais il fut bientôt remis.

« Vous avez raison, Consuelo, répondit-il : aussi mon intention n’est-elle pas de jamais vous séparer. Zoto débutera en même temps que vous. Seulement nous ne pouvons pas nous dissimuler que son talent, bien que remarquable, est encore inférieur au vôtre…

— Je ne crois point cela, monseigneur, répliqua vivement Consuelo en rougissant, comme si elle eût reçu une offense personnelle.

— Je sais qu’il est votre élève, beaucoup plus que celui du professeur que je lui ai donné, répondit le comte en souriant. Ne vous en défendez pas, belle Consuelo. En apprenant votre intimité, le Porpora s’est écrié : Je ne m’étonne plus de certaines qualités qu’il possède et que je ne pouvais pas concilier avec tant de défauts !

— Grand merci au signor professor ! dit Anzoleto en riant du bout des lèvres.

— Il en reviendra, dit Consuelo gaiement. Le public d’ailleurs lui donnera un démenti, à ce bon et cher maître.

— Le bon et cher maître est le premier juge et le premier connaisseur de la terre en fait de chant, répliqua le comte. Anzoleto profitera encore de vos leçons, et il fera bien. Mais je répète que nous ne pouvons fixer les bases de son engagement, avant d’avoir apprécié le sentiment du public à son égard. Qu’il débute donc, et nous verrons à le satisfaire suivant la justice et notre bienveillance, sur laquelle il doit compter.

— Qu’il débute donc, et moi aussi, reprit Consuelo ; nous sommes aux ordres de monsieur le comte. Mais pas de contrat, pas de signature avant l’épreuve, j’y suis déterminée…

— Vous n’êtes pas satisfaite des conditions que je vous propose, Consuelo ? Eh bien, dictez-les vous-même : tenez, voici la plume, rayez, ajoutez ; ma signature est au bas. »

Consuelo prit la plume. Anzoleto pâlit ; et le comte, qui l’observait, mordit de plaisir le bout de son rabat de dentelle qu’il tortillait entre ses doigts. Consuelo fit une grande X sur le contrat, et écrivit sur ce qui restait de blanc au-dessus de la signature du comte ; « Anzoleto et Consuelo s’engageront conjointement aux conditions qu’il plaira à monsieur le comte Zustiniani de leur imposer après leurs débuts, qui auront lieu le mois prochain au théâtre de San-Samuel. » Elle signa rapidement et passa ensuite la plume à son amant.

« Signe sans regarder, lui dit-elle ; tu ne peux faire moins pour prouver ta gratitude et ta confiance à ton bienfaiteur. »

Anzoleto avait lu d’un clin d’œil avant de signer ; lecture et signature furent l’affaire d’une demi-minute. Le comte lut par-dessus son épaule.

« Consuelo, dit-il, vous êtes une étrange fille, une admirable créature, en vérité ! Venez dîner tous les deux avec moi, » dit-il en déchirant le contrat et en offrant sa main à Consuelo, qui accepta, mais en le priant d’aller l’attendre avec Anzoleto dans sa gondole, tandis qu’elle ferait un peu de toilette.

Décidément, se dit-elle dès qu’elle fut seule, j’aurai le moyen d’acheter une robe de noces. Elle mit sa robe d’indienne, rajusta ses cheveux, et bondit dans l’escalier en chantant à pleine voix une phrase éclatante de force et de fraîcheur. Le comte, par excès de courtoisie, avait voulu l’attendre avec Anzoleto sur l’escalier. Elle le croyait plus loin, et tomba presque dans ses bras. Mais, s’en dégageant avec prestesse. Elle prit sa main et la porta à ses lèvres, à la manière du pays, avec le respect d’une inférieure qui ne veut point escalader les distances : puis, se retournant, elle se jeta au cou de son fiancé, et alla, toute joyeuse et toute folâtre, sauter dans la gondole, sans attendre l’escorte cérémonieuse du protecteur un peu mortifié.

XV.

Le comte, voyant que Consuelo était insensible à l’appât du gain, essaya de faire jouer les ressorts de la vanité, et lui offrit des bijoux et des parures : elle les refusa. D’abord Zustiniani s’imagina qu’elle comprenait ses intentions secrètes ; mais bientôt il s’aperçut que c’était uniquement chez elle une sorte de rustique fierté, et qu’elle ne voulait pas recevoir de récompenses avant de les avoir méritées en travaillant à la prospérité de son théâtre. Cependant il lui fit accepter un habillement complet de satin blanc, en lui disant qu’elle ne pouvait pas décemment paraître dans son salon avec sa robe d’indienne, et qu’il exigeait que, par égard pour lui, elle quittât la livrée