Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/42

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CONSUELO.

la dérobée et qui s’était aperçu de son agitation croissante, jugea prudent d’aller la trouver dans sa loge pour prévenir quelque explosion. Aussitôt qu’elle l’aperçut, elle se jeta sur lui comme une tigresse, et lui appliqua deux ou trois vigoureux soufflets, dont le dernier se termina d’une manière assez crochue pour faire couler quelques gouttes de sang et laisser une marque que le rouge et le blanc ne purent ensuite couvrir. Le ténor outragé mit ordre à ces emportements par un grand coup de poing dans la poitrine, qui fit tomber la cantatrice à demi pâmée dans les bras de sa sœur Rosalba.

« Infâme, traître, buggiardo ! murmura-t-elle d’une voix étouffée ; ta Consuelo et toi ne périrez que de ma main.

— Si tu as le malheur de faire un pas, un geste, une inconvenance quelconque ce soir, je te poignarde à la face de Venise, répondit Anzoleto pâle et les dents serrées, en faisant briller devant ses yeux son couteau fidèle qu’il savait lancer avec toute la dextérité d’un homme des lagunes.

— Il le ferait comme il le dit, murmura la Rosalba épouvantée. Tais-toi ; allons-nous-en, nous sommes ici en danger de mort.

— Oui, vous y êtes, ne l’oubliez pas, » répondit Anzoleto ; et se retirant, il poussa la porte de la loge avec violence en les y enfermant à double tour.

Bien que cette scène tragi-comique se fût passée à la manière vénitienne dans un mezzo-voce mystérieux et rapide, en voyant le débutant traverser rapidement les coulisses pour regagner sa loge la joue cachée dans son mouchoir, on se douta de quelque mignonne bisbille ; et le perruquier, qui fut appelé à rajuster les boucles de la coiffure du prince grec et à replâtrer sa cicatrice, raconta à toute la bande des choristes et des comparses, qu’une chatte amoureuse avait joué des griffes sur la face du héros. Ledit perruquier se connaissait à ces sortes de blessures, et n’était pas novice confident de pareiles aventures de coulisse. L’anecdote fit le tour de la scène, sauta, je ne sais comment, par-dessus la rampe, et alla se promener de l’orchestre aux balcons, et de là dans les loges, d’où elle redescendit, un peu grossie en chemin, jusque dans les profondeurs du parterre. On ignorait encore les relations d’Anzoleto avec Corilla ; mais quelques personnes l’avaient vu empressé en apparence auprès de la Clorinda, et le bruit général fut que la seconda-donna, jalouse de la prima-donna, venait de crever un œil et de casser trois dents au plus beau des tenori.

Ce fut une désolation pour les uns (je devrais dire les unes), et un délicieux petit scandale pour la plupart. On se demandait si la représentation serait suspendue, si on verrait reparaître le vieux ténor Stefanini pour achever le rôle, un cahier à la main. La toile se releva, et tout fut oublié lorsqu’on vit revenir Consuelo aussi calme et aussi sublime qu’au commencement. Quoique son rôle ne fût pas extrêmement tragique, elle le rendit tel par la puissance de son jeu et l’expression de son chant. Elle fit verser des larmes ; et quand le ténor reparut, sa mince égratignure n’excita qu’un sourire. Mais cet incident ridicule empêcha cependant son succès d’être aussi brillant qu’il eût pu l’être ; et tous les honneurs de la soirée demeurèrent à Consuelo, qui fut encore rappelée et applaudie à la fin avec frénésie.

Après le spectacle on alla souper au palais Zustiniani, et Anzoleto oublia la Corilla qu’il avait enfermée dans sa loge, et qui fut forcée d’en sortir avec effraction. Dans le tumulte qui suit dans l’intérieur du théâtre une représentation aussi brillante, on ne s’aperçut guère de sa retraite. Mais le lendemain cette porte brisée vint coïncider avec le coup de griffe reçu par Anzoleto, et c’est ainsi qu’on fut sur la voie de l’intrigue qu’il avait jusque là cachée si soigneusement.

À peine était-il assis au somptueux banquet que donnait le comte en l’honneur de Consuelo, et tandis que tous les abbés de la littérature vénitienne débitaient à la triomphatrice les sonnets et madrigaux improvisés de la veille, un valet glissa sous l’assiette d’Anzoleto un petit billet de la Corilla, qu’il lut à la dérobée, et qui était ainsi conçu :

« Si tu ne viens me trouver à l’instant même, je vais te chercher et faire un éclat, fusses-tu au bout du monde, fusses-tu dans les bras de ta Consuelo, trois fois maudite. »

Anzoleto feignit d’être pris d’une quinte de toux, et sortit pour écrire cette réponse au crayon sur un bout de papier réglé arraché dans l’antichambre à un cahier de musique :

« Viens si tu veux ; mon couteau est toujours prêt, et avec lui mon mépris et ma haine. »

Le despote savait bien qu’avec une nature comme celle à qui il avait affaire, la peur était le seul frein, la menace le seul expédient du moment. Mais, malgré lui, il fut sombre et distrait durant la fête ; et lorsqu’on se leva de table, il s’esquiva pour courir chez la Corilla.

Il trouva cette malheureuse fille dans un état digne de pitié. Aux convulsions avaient succédé des torrents de larmes ; elle était assise à sa fenêtre, échevelée, les yeux meurtris de sanglots ; et sa robe, qu’elle avait déchirée de rage, tombait en lambeaux sur sa poitrine haletante. Elle renvoya sa sœur et sa femme de chambre ; et, malgré elle, un éclair de joie ranima ses traits en se trouvant auprès de celui qu’elle avait craint de ne plus revoir. Mais Anzoleto la connaissait trop pour chercher à la consoler. Il savait bien qu’au premier témoignage de pitié ou de repentir, il verrait sa fureur se réveiller et abuser de la vengeance. Il prit le parti de persévérer dans son rôle de dureté inflexible ; et bien qu’il fût touché de son désespoir, il l’accabla des plus cruels reproches, et lui déclara qu’il venait lui faire d’éternels adieux. Il l’amena à se jeter à ses pieds, à se traîner sur ses genoux jusqu’à la porte et à implorer son pardon dans l’angoisse d’une mortelle douleur. Quand il l’eut ainsi brisée et anéantie, il feignit de se laisser attendrir ; et tout éperdu d’orgueil et de je ne sais quelle émotion fougueuse, en voyant cette femme si belle et si fière se rouler devant lui dans la poussière comme une Madeleine pénitente, il céda à ses transports et la plongea dans de nouvelles ivresses. Mais en se familiarisant avec cette lionne domptée, il n’oublia pas un instant que c’était une bête féroce, et garda jusqu’au bout l’attitude d’un maître offensé qui pardonne.

L’aube commençait à poindre lorsque cette femme, enivrée et avilie, appuyant son bras de marbre sur le balcon humide du froid matinal, et ensevelissant sa face pâle sous ses longs cheveux noirs, se mit à se plaindre d’une voix douce et caressante des tortures que son amour lui faisait éprouver.

« Eh bien, oui, lui dit-elle, je suis jalouse, et si tu le veux absolument, je suis pire que cela, je suis envieuse. Je ne puis voir ma gloire de dix années éclipsée en un instant par une puissance nouvelle qui s’élève, et devant laquelle une foule oublieuse et cruelle m’immole sans ménagement et sans regret. Quand tu auras connu les transports du triomphe et les humiliations de la décadence, tu ne seras plus si exigeant et si austère envers toi-même que tu l’es aujourd’hui envers moi. Je suis encore puissante, dis-tu ; comblée de vanités, de succès, de richesses, et d’espérances superbes, je vais voir de nouvelles contrées, subjuguer de nouveaux amants, charmer un peuple nouveau. Quand tout cela serait vrai, crois-tu que quelque chose au monde puisse me consoler d’avoir été abandonnée de tous mes amis, chassée de mon trône, et d’y voir monter devant moi une autre idole ? Et cette honte, la première de ma vie, la seule dans toute ma carrière, elle m’est infligée sous tes yeux ; que dis-je ! elle m’est infligée par toi ; elle est l’ouvrage de mon amant, du premier homme que j’aie aimé lâchement, éperdument ! Tu dis encore que je suis fausse et méchante, que j’ai affecté devant toi une grandeur hypocrite, une générosité menteuse ; c’est toi qui l’as voulu ainsi, Anzoleto. J’étais offensée, tu m’as prescrit de paraître tranquille, et je me suis tenue tranquille ; j’étais méfiante, tu m’as commandé de te croire sincère, et j’ai cru en toi ; j’avais la rage et la mort dans l’âme, tu m’as