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CONSUELO.

habitua nullement, et elle disait souvent à l’oreille de son frère : Vous direz ce que vous voudrez, Christian, je crains qu’on ne nous l’ait abruti, en ne le traitant pas comme un homme, mais comme un enfant malade.

« Le soir, au moment de se séparer, on s’embrassa ; Albert reçut respectueusemet la bénédiction de son père, et lorsque la chanoinesse le pressa sur son cœur, il s’aperçut qu’elle tremblait et que sa voix était émue. Il se mit à trembler aussi, et s’arracha brusquement de ses bras, comme si une vive souffrance venait de s’éveiller en lui.

« — Vous le voyez, ma sœur, dit tout bas le comte, il n’est plus habitué à ces émotions, et vous lui faites du mal. »

« En même temps, peu rassuré, et fort ému lui-même, il suivait des yeux son fils, pour voir si dans ses manières avec l’abbé, il surprendrait une préférence exclusive pour ce personnage. Mais Albert salua son gouverneur avec une politesse très-froide.

« — Mon fils, dit le comte, je crois avoir rempli vos intentions et satisfait votre cœur, en priant monsieur l’abbé de ne pas vous quitter comme il en manifestait déjà le projet, et en l’engageant à rester près de nous le plus longtemps qu’il lui sera possible. Je ne voudrais pas que le bonheur de nous retrouver en famille fût empoisonné pour vous par un regret, et j’espère que votre respectable ami nous aidera à vous donner cette joie sans mélange. »

« Albert ne répondit que par un profond salut, et en même temps un sourire étrange effleura ses lèvres.

« — Hélas ! dit la chanoinesse lorsqu’il se fut éloigné, c’est donc là son sourire à présent »

XXVII.

« Durant l’absence d’Albert, le comte et la chanoinesse avaient fait beaucoup de projets pour l’avenir de leur cher enfant, et particulièrement celui de le marier. Avec sa belle figure, son nom illustre et sa fortune encore considérable, Albert pouvait prétendre aux premiers partis. Mais dans le cas où un reste d’indolence et de sauvagerie le rendrait inhabile à se produire et à se pousser dans le monde, on lui tenait en réserve une jeune personne aussi bien née que lui, puisqu’elle était sa cousine germaine et qu’elle portait son nom, moins riche que lui, mais fille unique, et assez jolie comme on l’est à seize ans, quand on est fraîche et parée de ce qu’on appelle en France la beauté du diable. Cette jeune personne, c’était Amélie, baronne de Rudolstadt, votre humble servante et votre nouvelle amie.

« Celle-là, se disait-on au coin du feu, n’a encore vu aucun homme. Élevée au couvent, elle ne manquera pas d’envie d’en sortir pour se marier. Elle ne peut guère aspirer à un meilleur parti ; et quant aux bizarreries que pourrait encore présenter le caractère de son cousin, d’anciennes d’habitudes d’enfance, la parenté, quelques mois d’intimité auprès de nous, effaceront certainement toute répugnance, et l’engageront, ne fût-ce que par esprit de famille, à tolérer en silence ce qu’une étrangère ne supporterait peut-être pas. On était sûr de l’assentiment de mon père, qui n’a jamais eu d’autre volonté que celle de son aîné et de sa sœur Wenceslawa, et qui, à vrai dire, n’a jamais eu une volonté en propre.

« Lorsque après quinze jours d’examen attentif, on eut reconnu la constante mélancolie et la réserve absolue qui semblaient être le caractère décidé de mon cousin, mon oncle et ma tante se dirent que le dernier rejeton de leur race n’était destiné à lui rendre aucun éclat par sa conduite personnelle. Il ne montrait d’inclination pour aucun rôle brillant dans le monde, ni pour les armes, ni pour la diplomatie, ni pour les charges civiles. À tout ce qu’on lui proposait, il répondait d’un air de résignation qu’il obéirait aux volontés de ses parents, mais qu’il n’avait pour lui-même aucun besoin de luxe ou de gloire. Après tout, ce naturel indolent n’était que la répétition exagérée de celui de son père, cet homme calme dont la patience est voisine de l’apathie, et chez qui la modestie est une sorte d’abnégation. Ce qui donne à mon oncle une physionomie que son fils n’a pas, c’est un sentiment énergique, quoique dépourvu d’emphase et d’orgueil, du devoir social. Albert semblait désormais comprendre les devoirs de la famille ; mais les devoirs publics, tels que nous les concevons, ne paraissaient pas l’occuper plus qu’aux jours de son enfance. Son père et le mien avaient suivi la carrière des armes sous Montecuculli contre Turenne. Ils avaient porté dans la guerre une sorte de sentiment religieux inspiré par la majesté impériale. C’était le devoir de leur temps d’obéir et de croire aveuglément à des maîtres. Ce temps-ci, plus éclairé, dépouille les souverains de l’auréole, et la jeunesse se permet de ne pas croire à la couronne plus qu’à la tiare. Lorsque mon oncle essayait de ranimer dans son fils l’antique ardeur chevaleresque, il voyait bien que ses discours n’avaient aucun sens pour ce raisonneur dédaigneux.

« Puisqu’il en est ainsi, se dirent mon oncle et ma tante, ne le contrarions pas. Ne compromettons pas cette guérison assez triste qui nous a rendu un homme éteint à la place d’un homme exaspéré. Laissons-le vivre paisiblement à sa guise, et qu’il soit un philosophe studieux, comme l’ont été plusieurs de ses ancêtres, ou un chasseur passionné comme notre frère Frédérick, ou un seigneur juste et bienfaisant comme nous nous efforçons de l’être. Qu’il mène dès à présent la vie tranquille et inoffensive des vieillards : ce sera le premier des Rudolstadt qui n’aura point eu de jeunesse. Mais comme il ne faut pas qu’il soit le dernier de sa race, hâtons-nous de le marier, afin que les héritiers de notre nom effacent cette lacune dans l’éclat de nos destinées. Qui sait ? peut-être le généreux sang de ses aïeux se repose-t-il en lui par l’ordre de la Providence, afin de se ranimer plus bouillant et plus fier dans les veines de ses descendants.

« Et il fut décidé qu’on parlerait mariage à mon cousin Albert.

« On lui en parla doucement d’abord ; et comme on le trouvait aussi peu disposé à ce parti qu’à tous les autres, on lui en parla sérieusement et vivement. Il objecta sa timidité, sa gaucherie auprès des femmes. « Il est certain, disait ma tante, que, dans ma jeunesse, un prétendant aussi sérieux qu’Albert m’eût fait plus de peur que d’envie, et que je n’eusse pas échangé ma bosse contre sa conversation.

« — Il faut donc, lui dit mon oncle, revenir à notre pis-aller, et lui faire épouser Amélie. Il l’a connue enfant, il la considère comme sa sœur, il sera moins timide auprès d’elle ; et comme elle est d’un caractère enjoué et décidé, elle corrigera, par sa bonne humeur, l’humeur noire dans laquelle il semble retomber de plus en plus. »

« Albert ne repoussa pas ce projet, et sans se prononcer ouvertement, consentit à me voir et à me connaître. Il fut convenu que je ne serais avertie de rien, afin de me sauver la mortification d’un refus toujours possible de sa part. On écrivit à mon père ; et dès qu’on eut son assentiment, on commença les démarches pour obtenir du pape les dispenses nécessaires à cause de notre parenté. En même temps mon père me retira du couvent, et un beau matin nous arrivâmes au château des Géants, moi fort contente de respirer le grand air, et fort impatiente de voir mon fiancé ; mon bon père plein d’espérance, et s’imaginant m’avoir bien caché un projet qu’à son insu il m’avait, chemin faisant, révélé à chaque mot.

« La première chose qui me frappa chez Albert, ce fut sa belle figure et son air digne. Je vous avouerai, ma chère Nina, que mon cœur battit bien fort lorsqu’il me baisa la main, et que pendant quelques jours je fus sous le charme de son regard et de ses moindres paroles. Ses manières sérieuses ne me déplaisaient pas ; il ne semblait pas contraint le moins du monde auprès de moi. Il me tutoyait comme aux jours de notre enfance, et lorsqu’il voulait se reprendre, dans la crainte de manquer aux convenances, nos parents l’autorisaient et le priaient, en quelque sorte, de conserver avec moi son