Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/7

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CONSUELO.

sans hasarder un son qui ne fût complétement juste, plein, soutenu ou brisé à propos ; et suivant avec une exactitude toute passive les instructions que le savant maître lui avait données, rendant avec ses facultés puissantes les intentions intelligentes et droites du bonhomme, elle fit, avec l’inexpérience et l’insouciance d’un enfant, ce que la science, l’habitude et l’enthousiasme n’eussent pas fait faire à un chanteur consommé : elle chanta avec perfection. « C’est bien, ma fille, lui dit le vieux maître toujours sobre de compliments. Tu as étudié avec attention et tu as chanté avec conscience. La prochaine fois tu me répéteras la cantate de Scarlati que je t’ai enseignée.

Si Signor professore, répondit Consuelo. À présent je puis m’en aller ?

— Oui, mon enfant. Mesdemoiselles, la leçon est finie. »

Consuelo mit dans un petit panier ses cahiers, ses crayons, et son petit éventail de papier noir, inséparable jouet de l’Espagnole aussi bien que de la Vénitienne, et dont elle ne se servait presque jamais, bien qu’elle l’eût toujours auprès d’elle. Puis elle disparut derrière les tuyaux de l’orgue, descendit avec la légèreté d’une souris l’escalier mystérieux qui ramène à l’église, s’agenouilla un instant en traversant la nef du milieu, et, au moment de sortir, trouva auprès du bénitier un beau jeune seigneur qui lui tendit le goupillon en souriant. Elle en prit ; et, tout en le regardant droit au visage avec l’aplomb d’une petite fille qui ne se croit point et se ne sent point encore femme, elle mêla son signe de croix et son remercîment d’une si plaisante façon, que le jeune seigneur se prit à rire tout à fait. Consuelo se mit à rire aussi ; et tout à coup, comme si elle se fût rappelé qu’on l’attendait, elle prit sa course, et franchit le seuil de l’église, les degrés et le portique en un clin d’œil.

Cependant le professeur remettait pour la seconde fois ses lunettes dans la vaste poche de son gilet, et s’adressant aux écolières silencieuses : « Honte à vous ! mes belles demoiselles, leur disait-il. Cette petite fille, la plus jeune d’entre vous, la plus nouvelle dans ma classe, est seule capable de chanter proprement un solo ; et dans les chœurs, quelque sottise que vous fassiez autour d’elle, je la retrouve toujours aussi ferme et aussi juste qu’une note de clavecin. C’est qu’elle a du zèle, de la patience, et ce que vous n’avez pas et que vous n’aurez jamais, toute tant que vous êtes, de la conscience !

— Ah ! voilà son grand mot lâché ! s’écria la Costanza dès qu’il fut sorti. Il ne l’avait dit que trente-neuf fois durant la leçon, et il ferait une maladie s’il n’arrivait à la quarantième.

– Belle merveille que cette Consuelo fasse des progrès ! dit la Zulietta. Elle est si pauvre ! elle ne songe qu’à se dépêcher d’apprendre quelque chose pour aller gagner son pain.

— On m’a dit que sa mère était une Bohémienne, ajouta la Michelina, et que la petite a chanté dans les rues et sur les chemins avant de venir ici. On ne saurait nier qu’elle a une belle voix ; mais elle n’a pas l’ombre d’intelligence, cette pauvre enfant ! Elle apprend par cœur, elle suit servilement les indications du professeur, et puis ses bons poumons font le reste.

– Qu’elle ait les meilleurs poumons et la plus grande intelligence par-dessus le marché, dit la belle Clorinda, je ne voudrais pas lui disputer ces avantages s’il me fallait échanger ma figure contre la sienne.

— Vous n’y perdriez déjà pas tant ! reprit Costanza, qui ne mettait pas beaucoup d’entraînement à reconnaître la beauté de Clorinda.

– Elle n’est pas belle non plus, dit une autre. Elle est jaune comme un cierge pascal, et ses grands yeux ne disent rien du tout ; et puis toujours si mal habillée. Décidément c’est une laideron.

– Pauvre fille ! c’est bien malheureux pour elle, tout cela : point d’argent, et point de beauté !

C’est ainsi qu’elles terminèrent le panégyrique de Consuelo, et qu’elles se consolèrent en la plaignant, de l’avoir admirée tandis qu’elle chantait.

II.

Ceci se passait à Venise il y a environ une centaine d’années, dans l’église des Mendicanti, où le célèbre maestro Porpora venait d’essayer la répétition de ses grandes vêpres en musique, qu’il devait y diriger le dimanche suivant, jour de l’Assomption. Les jeunes choristes qu’il avait si vertement gourmandées étaient des enfants de ces scuole, où elles étaient instruites aux frais de l’État, pour être par lui dotées ensuite, soit pour le mariage, soit pour le cloître, dit Jean-Jacques Rousseau, qui admira leurs voix magnifiques vers la même époque, dans cette même église. Lecteur, tu ne te rappelles que trop ces détails, et un épisode charmant raconté par lui à ce propos dans le livre viii des Confessions. Je n’aurai garde de transcrire ici ces adorables pages, après lesquelles tu ne pourrais certainement pas te résoudre à reprendre les miennes ; et bien autant ferais-je à ta place, ami lecteur. J’espère donc que tu n’as pas en ce moment les Confessions sous la main, et je poursuis mon conte.

Toutes ces jeunes personnes n’étaient pas également pauvres, et il est bien certain que, malgré la grande intégrité de l’administration, quelques-unes se glissaient là, pour lesquelles c’était plutôt une spéculation qu’une nécessité de recevoir, aux frais de la République, une éducation d’artiste et des moyens d’établissement. C’est pourquoi quelques-unes se permettaient d’oublier les saintes lois de l’égalité, grâce auxquelles on les avait laissées s’asseoir furtivement sur les mêmes bancs que leurs pauvres sœurs. Toutes aussi ne remplissaient pas les vues austères que la République avait sur leur sort futur. Il s’en détachait bien quelqu’une de temps en temps, qui, ayant profité de l’éducation gratuite, renonçait à la dot pour chercher ailleurs une plus brillante fortune. L’administration, croyant que cela était inévitable, avait quelquefois admis aux cours de musique les enfants des pauvres artistes dont l’existence nomade ne permettait pas un bien long séjour à Venise. De ce nombre était la petite Consuelo. Née en Espagne, et arrivée de là en Italie en passant par Saint-Petersbourg, Constantinople, Mexico, ou Arkangel ou par toute autre route encore plus directe à l’usage des seuls Bohémiens.

Bohémienne, elle ne l’était pourtant que de profession et par manière de dire ; car de race, elle n’était ni Gitana ni Indoue, non plus qu’Israélite en aucune façon. Elle était de bon sang espagnol, sans doute mauresque à l’origine, car elle était passablement brune, et toute sa personne avait une tranquillité qui n’annonçait rien des races vagabondes. Ce n’est point que de ces races-là je veuille médire. Si j’avais inventé le personnage de Consuelo, je ne prétends point que je ne l’eusse fait sortir d’Israël, ou de plus loin encore ; mais elle était formée de la côte d’Ismaël, tout le révélait dans son organisation. Je ne l’ai point vue, car je nai pas encore cent ans, mais on me l’a affirmé, et je n’y puis contredire. Elle n’avait pas cette pétulance fébrile interrompue par des accès de langueur apathique qui distingue les zingarelle. Elle n’avait pas la curiosité insinuante et la mendicité tenace d’une ebbrea indigente. Elle était aussi calme que l’eau des lagunes, et en même temps aussi active que les gondoles légères qui en sillonnent incessamment la face.

Comme elle grandissait beaucoup, et que sa mère était fort misérable, elle portait toujours ses robes trop courtes d’une année ; ce qui donnait à ses longes jambes de quatorze ans, habituées à se montrer en public, une sorte de grâce sauvage et d’allure franche qui faisait plaisir et pitié à voir. Si son pied était petit, on ne le pouvait dire, tant il était mal chaussé. En revanche, sa taille, prise dans des corps devenus trop étroits et craqués à toutes les coutures, était svelte et flexible comme un palmier, mais sans forme, sans rondeur, sans aucune séduction. La pauvre fille n’y songeait guère, habituée qu’elle était à s’entendre traiter de guenon, de cédrat, et de moricaude, par les blondes, blanches et replètes