Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/74

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CONSUELO.

menton par une épingle de jais, donnaient d’elle à la chanoinesse une opinion très-favorable. Le vieux Christian fut un peu moins embarrassé et tout aussi affable envers elle que la veille. Le baron Frédérick, qui, par courtoisie, s’était abstenu d’aller à la chasse ce jour-là, ne sut pas trouver un mot à lui dire, quoiqu’il eût préparé mille gracieusetés pour les soins qu’elle venait rendre à sa fille. Mais il s’assit à table à côté d’elle, et s’empressa de la servir, avec une importunité si naïve et si minutieuse, qu’il n’eut pas le temps de satisfaire son propre appétit. Le chapelain lui demanda dans quel ordre le patriarche faisait la procession à Venise, et l’interrogea sur le luxe et les ornements des églises. Il vit à ses réponses qu’elle les avait beaucoup fréquentées ; et quand il sut qu’elle avait appris à chanter au service divin, il eut pour elle une grande considération.

Quant au comte Albert, Consuelo avait à peine osé lever les yeux sur lui, précisément parce qu’il était le seul qui lui inspirât un vif sentiment de curiosité. Elle ne savait pas quel accueil il lui avait fait. Seulement elle l’avait regardé dans une glace en traversant le salon, et l’avait vu habillé avec une sorte de recherche, quoique toujours en noir. C’était bien la tournure d’un grand seigneur ; mais sa barbe et ses cheveux dénoués, avec son teint sombre et jaunâtre, lui donnaient la tête pensive et négligée d’un beau pêcheur de l’Adriatique, sur les épaules d’un noble personnage.

Cependant la sonorité de sa voix, qui flattait les oreilles musicales de Consuelo, enhardit peu à peu cette dernière à le regarder. Elle fut surprise de lui trouver l’air et les manières d’un homme très-sensé. Il parlait peu, mais judicieusement ; et lorsqu’elle se leva de table, il lui offrit la main, sans la regarder il est vrai (il ne lui avait pas fait cet honneur depuis la veille), mais avec beaucoup d’aisance et de politesse. Elle trembla de tous ses membres en mettant sa main dans celle de ce héros fantastique des récits et des rêves de la nuit précédente ; elle s’attendait à la trouver froide comme celle d’un cadavre. Mais elle était douce et tiède comme la main d’un homme soigneux et bien portant. À vrai dire, Consuelo ne put guère constater ce fait. Son émotion intérieure lui donnait une sorte de vertige ; et le regard d’Amélie, qui suivait tous ses mouvements, eût achevé de la déconcerter, si elle ne se fût armée de toute la force dont elle sentait avoir besoin pour conserver sa dignité vis-à-vis de cette malicieuse jeune fille. Elle rendit au comte Albert le profond salut qu’il lui fit en la conduisant auprès d’un siège ; et pas un mot, pas un regard ne fut échangé entre eux.

« Savez-vous, perfide Porporina, dit Amélie à sa compagne en s’asseyant tout près d’elle pour chuchoter librement à son oreille, que vous faites merveille sur mon cousin ?

— Je ne m’en aperçois pas beaucoup jusqu’ici, répondit Consuelo.

— C’est que vous ne daignez pas vous apercevoir de ses manières avec moi. Depuis un an, il ne m’a pas offert une seule fois la main pour passer à table ou pour en sortir, et voilà qu’il s’exécute avec vous de la meilleure grâce ! Il est vrai qu’il est dans un de ses moments les plus lucides. On dirait que vous lui avez apporté la raison et la santé. Mais ne vous fiez point aux apparences, Nina. Ce sera avec vous comme avec moi. Après trois jours de cordialité, il ne se souviendra pas seulement de votre existence.

— Je vois, dit Consuelo, qu’il faut que je m’habitue à la plaisanterie.

— N’est-il pas vrai, ma petite tante, dit à voix basse Amélie en s’adressant à la chanoinesse, qui était venue s’asseoir auprès d’elle et de Consuelo, que mon cousin est tout à fait charmant pour la chère Porporina ?

— Ne vous moquez pas de lui, Amélie, répondit Wenceslawa avec douceur ; mademoiselle s’apercevra assez tôt de la cause de nos chagrins.

— Je ne me moque pas, bonne tante. Albert est tout à fait bien ce matin, et je me réjouis de le voir comme je ne l’ai pas encore vu peut-être depuis que je suis ici. S’il était rasé et poudré comme tout le monde, on pourrait croire aujourd’hui qu’il n’a jamais été malade.

— Cet air de calme et de santé me frappe en effet bien agréablement, dit la chanoinesse ; mais je n’ose plus me flatter de voir durer un si heureux état de choses.

— Comme il a l’air noble et bon ! dit Consuelo, voulant gagner le cœur de la chanoinesse par l’endroit le plus sensible.

— Vous trouvez ? dit Amélie, la transperçant de son regard espiègle et moqueur.

— Oui, je le trouve, répondit Consuelo avec fermeté, et je vous l’ai dit hier soir, signora ; jamais visage humain ne m’a inspiré plus de respect.

— Ah ! chère fille, dit la chanoinesse en quittant tout à coup son air guindé pour serrer avec émotion la main de Consuelo ; les bons cœurs se devinent ! Je craignais que mon pauvre enfant ne vous fît peur ; c’est une si grande peine pour moi que de lire sur le visage des autres l’éloignement qu’inspirent toujours de pareilles souffrances ! Mais vous avez de la sensibilité, je le vois, et vous avez compris tout de suite qu’il y a dans ce corps malade et flétri une âme sublime, bien digne d’un meilleur sort.

Consuelo fut touchée jusqu’aux larmes des paroles de l’excellente chanoinesse, et elle lui baisa la main avec effusion. Elle sentait déjà plus de confiance et de sympathie dans son cœur pour cette vieille bossue que pour la brillante et frivole Amélie.

Elles furent interrompues par le baron Frédérick, lequel, comptant sur son courage plus que sur ses moyens, s’approchait avec l’intention de demander une grâce à la signora Porporina. Encore plus gauche auprès des dames que ne l’était son frère aîné (cette gaucherie était, à ce qu’il paraît, une maladie de famille, qu’on ne devait pas s’étonner beaucoup de retrouver développée jusqu’à la sauvagerie chez Albert), il balbutia un discours et beaucoup d’excuses qu’Amélie se chargea de comprendre et de traduire à Consuelo.

« Mon père vous demande, lui dit-elle, si vous vous sentez le courage de vous remettre à la musique, après un voyage aussi pénible, et si ce ne serait pas abuser de votre bonté que de vous prier d’entendre ma voix et de juger ma méthode.

— De tout mon cœur, répondit Consuelo en se levant avec vivacité et en allant ouvrir le clavecin.

— Vous allez voir, lui dit tout bas Amélie en arrangeant son cahier sur le pupitre, que ceci va mettre Albert en fuite malgré vos beaux yeux et les miens. »

En effet, Amélie avait à peine préludé pendant quelques minutes, qu’Albert se leva, et sortit sur la pointe du pied comme un homme qui se flatte d’être inaperçu.

« C’est beaucoup, dit Amélie en causant toujours à voix basse, tandis qu’elle jouait à contre-mesure, qu’il n’ait pas jeté les portes avec fureur, comme cela lui arrive souvent quand je chante. Il est tout à fait aimable, on peut même dire galant aujourd’hui. »

Le chapelain, s’imaginant masquer la sortie d’Albert, se rapprocha du clavecin, et feignit d’écouter avec attention. Le reste de la famille fit à distance un demi-cercle pour attendre respectueusement le jugement que Consuelo porterait sur son élève.

Amélie choisit bravement un air de l’Achille in Scyro de Pergolèse, et le chanta avec assurance d’un bout à l’autre, avec une voix fraîche et perçante, accompagnée d’un accent allemand si comique, que Consuelo, n’ayant jamais rien entendu de pareil, se tint à quatre pour ne pas sourire à chaque mot. Il ne lui fallut pas écouter quatre mesures pour se convaincre que la jeune baronne n’avait aucune notion vraie, aucune intelligence de la musique. Elle avait le timbre flexible, et pouvait avoir reçu de bonnes leçons ; mais son caractère était trop léger pour lui permettre d’étudier quoi que ce fût en conscience. Par la même raison, elle ne doutait pas de ses forces, et sabrait avec un sang-froid germanique les traits les plus audacieux et les plus difficiles. Elle les manquait tous sans se déconcerter, et croyait couvrir ses maladresses en forçant l’intonation, et en frappant l’ac-