Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/78

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CONSUELO.

à un homme que vous n’aimez point. Vous me paraissez être l’idole de vos parents.

— On ne me forcera à rien : on sait bien que ce serait tenter l’impossible. Mais on oubliera qu’Albert n’est pas le seul mari qui puisse me convenir, et Dieu sait quand on renoncera à la folle espérance de me voir reprendre pour lui l’affection que j’avais éprouvée d’abord. Et puis mon pauvre père, qui a la passion de la chasse, et qui a ici de quoi se satisfaire, se trouve fort bien dans ce maudit château, et fait toujours valoir quelque prétexte pour retarder notre départ, vingt fois projeté et jamais arrêté. Ah ! si vous saviez, ma chère Nina, quelque secret pour faire périr dans une nuit tout le gibier de la contrée, vous me rendriez le plus grand service qu’âme humaine puisse me rendre.

— Je ne puis malheureusement que m’efforcer de vous distraire en vous faisant faire de la musique, et en causant avec vous le soir, lorsque vous n’aurez pas envie de dormir. Je tâcherai d’être pour vous un calmant et un somnifère.

— Vous me rappelez, dit Amélie, que j’ai le reste d’une histoire à vous raconter. Je commence, afin de ne pas vous faire coucher trop tard :

« Quelques jours après la mystérieuse absence qu’il avait faite (toujours persuadé que cette semaine de disparition n’avait duré que sept heures), Albert commença seulement à remarquer que l’abbé n’était plus au château, et il demanda où on l’avait envoyé.

« — Sa présence auprès de vous n’étant plus nécessaire, lui répondit-on, il est retourné à ses affaires. Ne vous en étiez-vous pas encore aperçu ?

« — Je m’en apercevais, répondit Albert : quelque chose manquait à ma souffrance ; mais je ne me rendais pas compte de ce que ce pouvait être.

« — Vous souffrez donc beaucoup, Albert ? lui demanda la chanoinesse.

« — Beaucoup, répondit-il du ton d’un homme à qui l’on demande s’il a bien dormi.

« — Et l’abbé vous était donc bien désagréable ? lui demanda le comte Christian.

« — Beaucoup, répondit Albert du même ton.

« — Et pourquoi donc, mon fils, ne l’avez-vous pas dit plus tôt ? Comment avez-vous supporté pendant si longtemps la présence d’un homme qui vous était antipathique, sans me faire part de votre déplaisir ? Doutez-vous, mon cher enfant, que je n’eusse fait cesser au plus vite votre souffrance ?

« — C’était un bien faible accessoire à ma douleur, répondit Albert avec une effrayante tranquillité ; et vos bontés, dont je ne doute pas, mon père, n’eussent pu que la soulager légèrement en me donnant un autre surveillant.

« — Dites un autre compagnon de voyage, mon fils. Vous vous servez d’une expression injurieuse pour ma tendresse.

« — C’est votre tendresse qui causait votre sollicitude, ô mon père ! Vous ne pouviez pas savoir le mal que vous me faisiez en m’éloignant de vous et de cette maison, où ma place était marquée par la Providence jusqu’à une époque où ses desseins sur moi doivent s’accomplir. Vous avez cru travailler à ma guérison et à mon repos ; moi qui comprenais mieux que vous ce qui convient à nous deux, je savais bien que je devais vous seconder et vous obéir. J’ai connu mon devoir et je l’ai rempli.

« — Je sais votre vertu et votre affection pour nous, Albert ; mais ne sauriez-vous expliquer plus clairement votre pensée ?

« — Cela est bien facile, répondit Albert, et le moment de le faire est venu.

« Il parlait avec tant de calme, que nous crûmes toucher au moment fortuné où l’âme d’Albert allait cesser d’être pour nous une énigme douloureuse. Nous nous serrâmes autour de lui, l’encourageant par nos regards et nos caresses à s’épancher entièrement pour la première fois de sa vie. Il parut décidé à nous accorder enfin cette confiance, et il parla ainsi.

« — Vous m’avez toujours pris, vous me prenez encore tous pour un malade et pour un insensé. Si je n’avais pour vous tous une vénération et une tendresse infinies, j’oserais peut être approfondir l’abîme qui nous sépare, et je vous montrerais que vous êtes dans un monde d’erreur et de préjugés, tandis que le ciel m’a donné accès dans une sphère de lumière et de vérité. Mais vous ne pourriez pas me comprendre sans renoncer à tout ce qui fait votre calme, votre religion et votre sécurité. Lorsque, emporté à mon insu par des accès d’enthousiasme, quelques paroles imprudentes m’échappent, je m’aperçois bientôt après que je vous ai fait un mal affreux en voulant déraciner vos chimères et secouer devant vos yeux affaiblis la flamme éclatante que je porte dans mes mains. Tous les détails, toutes les habitudes de votre vie, toutes les fibres de votre cœur, tous les ressorts de votre intelligence sont tellement liés, enlacés et rivés au joug du mensonge, à la loi des ténèbres, qu’il semble que je vous donne la mort en voulant vous donner la foi. Il y a pourtant une voix qui me crie dans la veille et dans le sommeil, dans le calme et dans l’orage, de vous éclairer et de vous convertir. Mais je suis un homme trop aimant et trop faible pour l’entreprendre. Quand je vois vos yeux pleins de larmes, vos poitrines gonflées, vos fronts abattus, quand je sens que je porte en vous la tristesse et l’épouvante, je m’enfuis, je me cache pour résister au cri de ma conscience et à l’ordre de ma destinée. Voilà mon mal, voilà mon tourment, voilà ma croix et mon supplice ; me comprenez-vous maintenant ? »

« Mon oncle, ma tante et le chapelain comprenaient jusqu’à un certain point qu’Albert s’était fait une morale et une religion complètement différentes des leurs ; mais, timides comme des dévots, ils craignaient d’aller trop avant, et n’osaient plus encourager sa franchise. Quant à moi, qui ne savais encore que vaguement les particularités de son enfance et de sa première jeunesse, je ne comprenais pas du tout. D’ailleurs, à cette époque, j’étais à peu près au même point que vous, Nina ; je savais fort peu ce que c’était que ce Hussitisme et ce Luthérianisme dont j’ai entendu si souvent parler depuis, et dont les controverses débattues entre Albert et le chapelain m’ont accablée d’un si lamentable ennui. J’attendais donc impatiemment une plus ample explication ; mais elle ne vint pas.

« — Je vois, dit Albert, frappé du silence qui se faisait autour de lui, que vous ne voulez pas me comprendre, de peur de me comprendre trop. Qu’il en soit donc comme vous le voulez. Votre aveuglement a porté depuis longtemps l’arrêt dont je subis la rigueur. Éternellement malheureux, éternellement seul, éternellement étranger parmi ceux que j’aime, je n’ai de refuge et de soutien que dans la consolation qui m’a été promise.

« — Quelle est donc cette consolation, mon fils ? dit le comte Christian mortellement affligé ; ne peut-elle venir de nous, et ne pouvons-nous jamais arriver à nous entendre ?

« — Jamais, mon père. Aimons-nous, puisque cela seul nous est permis. Le ciel m’est témoin que notre désaccord immense, irréparable, n’a jamais altéré en moi l’amour que je vous porte.

« — Et cela ne suffit-il pas ? dit la chanoinesse en lui prenant une main, tandis que son frère pressait l’autre main d’Albert dans les siennes ; ne peux-tu oublier tes idées étranges, tes bizarres croyances, pour vivre d’affection au milieu de nous ?

« Je vis d’affection, répondit Albert. C’est un bien qui se communique et s’échange délicieusement ou amèrement, selon que la foi religieuse est commune ou opposée. Nos cœurs communient ensemble, ô ma tante Wenceslawa ! mais nos intelligences se font la guerre, et c’est une grande infortune pour nous tous ! Je sais qu’elle ne cessera point avant plusieurs siècles, voilà pourquoi j’attendrai dans celui-ci un bien qui m’est promis, et qui me donnera la force d’espérer.

« — Quel est ce bien, Albert ? ne peux-tu me le dire ?

« — Non, je ne puis le dire, parce que je l’ignore ; mais il viendra. Ma mère n’a point passé une semaine sans me l’annoncer dans mon sommeil, et toutes les voix