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CONSUELO.

est heureux, bien heureux ! Zdenko a de la consolation, consolation, consolation ! »

Puis, comme s’il se fût rappelé un mot qu’il cherchait depuis longtemps, il s’écria avec un éclat de joie, et intelligiblement, quoiqu’il prononçât fort mal :

« Consuelo, Consuelo, Consuelo de mi alma ! »

Consuelo s’arrêta stupéfaite, et lui adressant la parole en espagnol :

« Pourquoi m’appelles-tu ainsi ? lui cria-t-elle, qui t’a appris ce nom ? Comprends-tu la langue que je te parle ? »

À toutes ces questions, dont Consuelo attendit vainement la réponse, le fou ne fit que sautiller en se frottant les mains comme un homme enchanté de lui-même ; et d’aussi loin qu’elle put saisir les sons de sa voix, elle lui entendit répéter son nom sur des inflexions différentes, avec des rires et des exclamations de joie, comme lorsqu’un oiseau parleur s’essaie à articuler un mot qu’on lui a appris, et qu’il entrecoupe du gazouillement de son chant naturel.

En reprenant le chemin du château, Consuelo se perdait dans ses reflexions. « Qui donc, se disait elle, a trahi le secret de mon incognito, au point que le premier sauvage que je rencontre dans ces solitudes me jette mon vrai nom à la tête ? Ce fou m’aurait-il vue quelque part ? Ces gens-là voyagent : peut-être a-t-il été en même temps que moi à Venise. » Elle chercha en vain à se rappeler la figure de tous les mendiants et de tous les vagabonds qu’elle avait l’habitude de voir sur les quais et sur la place Saint-Marc, celle du fou de la pierre d’épouvante ne se présenta point à sa mémoire.

Mais, comme elle repassait le pont-levis, il lui vint à l’esprit un rapprochement d’idées plus logique et plus intéressant. Elle résolut d’éclaircir ses soupçons, et se félicita secrètement de n’avoir pas tout à fait manqué son but dans l’expédition qu’elle venait de tenter.

XXXVI.

Lorsqu’elle se retrouva au milieu de la famille abattue et silencieuse, elle qui se sentait pleine d’animation et d’espérance, elle se reprocha la sévérité avec laquelle elle avait accusé secrètement l’apathie de ces gens profondément affligés. Le comte Christian et la chanoinesse ne mangèrent presque rien à déjeuner, et le chapelain n’osa pas satisfaire son appétit ; Amélie paraissait en proie à un violent accès d’humeur. Lorsqu’on se leva de table, le vieux comte s’arrêta un instant devant la fenêtre, comme pour regarder le chemin sablé de la garenne par où Albert pouvait revenir, et il secoua tristement la tête comme pour dire : Encore un jour qui a mal commencé et qui finira de même !

Consuelo s’efforça de les distraire en leur récitant avec ses doigts sur le clavier quelques-unes des dernières compositions religieuses de Porpora, qu’ils écoutaient toujours avec une admiration et un intérêt particuliers. Elle souffrait de les voir si accablés et de ne pouvoir leur dire qu’elle avait de l’espérance. Mais quand elle vit le comte reprendre son livre, et la chanoinesse son aiguille, quand elle fut appelée auprès du métier de cette dernière pour décider si un certain ornement devait avoir au centre quelques points bleus ou blancs, elle ne put s’empêcher de reporter son intérêt dominant sur Albert, qui expirait peut-être de fatigue et d’inanition dans quelque coin de la forêt, sans savoir retrouver sa route, ou qui reposait peut-être sur quelque froide pierre, enchaîné par la catalepsie foudroyante, exposé aux loups et aux serpents, tandis que, sous la main adroite et persévérante de la tendre Wenceslawa, les fleurs les plus brillantes semblaient éclore par milliers sur la trame, arrosées parfois d’une larme furtive, mais stérile.

Aussitôt qu’elle put engager la conversation avec la boudeuse Amélie, elle lui demanda ce que c’était qu’un fou fort mal fait qui courait le pays singulièrement vêtu, en riant comme un enfant aux personnes qu’il rencontrait.

« Eh ! c’est Zdenko ! répondit Amélie ; vous ne l’aviez pas encore aperçu dans vos promenades ? On est sûr de le rencontrer partout, car il n’habite nulle part.

— Je l’ai vu ce matin pour la première fois, dit Consuelo, et j’ai cru qu’il était l’hôte attitré du Schreckenstein.

— C’est donc là que vous avez été courir dès l’aurore ? Je commence à croire que vous êtes un peu folle vous-même, ma chère Nina, d’aller ainsi seule de grand matin dans ces lieux déserts, où vous pourriez faire de plus mauvaises rencontres que celle de l’inoffensif idiot Zdenko.

— Être abordée par quelque loup à jeun ? reprit Consuelo en souriant ; la carabine du baron votre père doit, ce me semble, couvrir de sa protection tout le pays.

— Il ne s’agit pas seulement des bêtes sauvages, dit Amélie ; le pays n’est pas si sûr que vous croyez, par rapport aux animaux les plus méchants de la création, les brigands et les vagabonds. Les guerres qui viennent de finir ont ruiné assez de familles pour que beaucoup de mendiants se soient habitués à aller au loin demander l’aumône, le pistolet à la main. Il y a aussi des nuées de ces Zingari égyptiens, qu’en France on nous fait l’honneur d’appeler Bohémiens, comme s’ils étaient originaires de nos montagnes pour les avoir infestées au commencement de leur apparition en Europe. Ces gens-là, chassés et rebutés de partout, lâches et obséquieux devant un homme armé, pourraient bien être audacieux avec une belle fille comme vous ; et je crains que votre goût pour les courses aventureuses ne vous expose plus qu’il ne convient à une personne aussi raisonnable que ma chère Porporina affecte de l’être.

— Chère baronne, reprit Consuelo, quoique vous sembliez regarder la dent du loup comme un mince péril auprès de ceux qui m’attendent, je vous avouerai que je la craindrais beaucoup plus que celle des Zingari. Ce sont pour moi d’anciennes connaissances, et, en général, il m’est difficile d’avoir peur des êtres faibles, pauvres et persécutés. Il me semble que je saurai toujours dire à ces gens-là ce qui doit m’attirer leur confiance et leur sympathie ; car, si laids, si mal vêtus et si méprisés qu’ils soient, il m’est impossible de ne pas m’intéresser à eux particulièrement.

— Brava, ma chère ! s’écria Amélie avec une aigreur croissante. Vous voilà tout à fait arrivée aux beaux sentiments d’Albert pour les mendiants, les bandits et les aliénés ; et je ne serais pas surprise de vous voir un de ces matins vous promener comme lui, appuyée sur le bras un peu malpropre et très-mal assuré de l’agréable Zdenko. »

Ces paroles frappèrent Consuelo d’un trait de lumière qu’elle cherchait depuis le commencement de l’entretien, et qui la consola de l’amertume de sa compagne.

« Le comte Albert vit donc en bonne intelligence avec Zdenko ? demanda-t-elle avec un air de satisfaction qu’elle ne songea point à dissimuler.

— C’est son plus intime, son plus précieux ami, répondit Amélie avec un sourire de dédain. C’est le compagnon de ses promenades, le confident de ses secrets, le messager, dit-on, de sa correspondance avec le diable. Zdenko et Albert sont les seuls qui osent aller à toute heure s’entretenir des choses divines les plus biscornues sur la pierre d’épouvante. Albert et Zdenko sont les seuls qui ne rougissent point de s’asseoir sur l’herbe avec les Zingari qui font halte sous nos sapins, et de partager avec eux la cuisine dégoûtante que préparent ces gens-là dans leurs écuelles de bois. Ils appellent cela communier, et on peut dire que c’est communier sous toutes les espèces possibles. Ah ! quel époux ! quel amant désirable que mon cousin Albert, lorsqu’il saisira la main de sa fiancée dans une main qui vient de presser celle d’un Zingaro pestiféré, pour la porter à cette bouche qui vient de boire le vin du calice dans la même coupe que Zdenko !

— Tout ceci peut être fort plaisant, dit Consuelo ; mais, quant à moi, je n’y comprends rien du tout.

— C’est que vous n’avez pas de goût pour l’histoire, reprit Amélie, et que vous n’avez pas bien écouté tout