Page:Sand - Œuvres illustrées de George Sand, vol 8, 1855.djvu/96

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CONSUELO.

avant que le château eût été transformé, de forteresse, en résidence seigneuriale.

« C’était, lui dit-il, un ancien bastion, une sorte de terrasse fortifiée, d’où la garnison pouvait observer les mouvements des troupes dans la vallée et sur les flancs des montagnes environnantes. Il n’est point de brèche offrant un passage qu’on ne puisse découvrir d’ici. Autrefois une haute muraille, avec des jours pratiqués de tous côtés, environnait cette plate-forme, et défendait les occupants contre les flèches ou les balles de l’ennemi.

— Et qu’est-ce que ceci ? demanda Consuelo en s’approchant d’une citerne située au centre du parterre, et dans laquelle on descendait par un petit escalier rapide et tournant.

— C’est une citerne qui fournissait toujours et en abondance une eau de roche excellente aux assiégés ; ressource inappréciable pour un château fort !

— Cette eau est donc bonne à boire ? dit Consuelo en examinant l’eau verdâtre et mousseuse de la citerne. Elle me paraît bien trouble.

— Elle n’est plus bonne maintenant, ou du moins elle ne l’est pas toujours, et le comte Albert n’en fait usage que pour arroser ses fleurs. Il faut vous dire qu’il se passe depuis deux ans dans cette fontaine un phénomène bien extraordinaire. La source, car c’en est une, dont le jaillissement est plus ou moins voisin dans le cœur de la montagne, est devenue intermittente. Pendant des semaines entières le niveau s’abaisse extraordinairement, et le comte Albert fait monter, par Zdenko, de l’eau du puits de la grande cour pour arroser ses plantes chéries. Et puis, tout à coup, dans l’espace d’une nuit, et quelquefois même d’une heure, cette citerne se remplit d’une eau tiède, trouble comme vous la voyez. Quelquefois elle se vide rapidement ; d’autres fois l’eau séjourne assez longtemps et s’épure peu à peu, jusqu’à devenir froide et limpide comme du cristal de roche. Il faut qu’il se soit passé cette nuit un phénomène de ce genre ; car, hier encore, j’ai vu la citerne claire et bien pleine, et je la vois en ce moment trouble comme si elle eût été vidée et remplie de nouveau.

— Ces phénomènes n’ont donc pas un cours régulier ?

— Nullement, et je les aurais examinés avec soin, si le comte Albert, qui défend l’entrée de ses appartements et de son parterre avec l’espèce de sauvagerie qu’il porte en toutes choses, ne m’eût interdit cet amusement. J’ai pensé, et je pense encore, que le fond de la citerne est encombré de mousses et de plantes pariétaires qui bouchent par moments l’accès à l’eau souteraine, et qui cèdent ensuite à l’effort du jaillissement.

— Mais comment expliquez-vous la disparition subite de l’eau en d’autres moments ?

— À la grande quantité que le comte en consomme pour arroser ses fleurs.

— Il faudrait bien des bras, ce me semble, pour vider cette fontaine. Elle n’est donc pas profonde ?

— Pas profonde ? Il est impossible d’en trouver le fond !

— En ce cas, votre explication n’est pas satisfaisante, dit Consuelo, frappée de la stupidité du chapelain.

— Cherchez-en une meilleure, reprit-il un peu confus et un peu piqué de son manque de sagacité.

— Certainement, j’en trouverai une meilleure, pensa Consuelo vivement préoccupée des caprices de la fontaine.

— Oh ! si vous demandiez au comte Albert ce que cela signifie, reprit le chapelain qui aurait bien voulu faire un peu l’esprit fort pour reprendre sa supériorité aux yeux de la clairvoyante étrangère, il vous dirait que ce sont les larmes de sa mère qui se tarissent et se renouvellent dans le sein de la montagne. Le fameux Zdenko, auquel vous supposez tant de pénétration, vous jurerait qu’il y a là dedans une sirène qui chante fort agréablement à ceux qui ont des oreilles pour l’entendre. À eux deux ils ont baptisé ce puits la Source des pleurs. Cela peut être fort poétique, et il ne tient qu’à ceux qui aiment les fables païennes de s’en contenter.

— Je ne m’en contenterai pas, pensa Consuelo, et je saurai comment ces pleurs se tarissent.

— Quant à moi, poursuivit le chapelain, j’ai bien pensé qu’il y avait une perte d’eau dans un autre coin de la citerne…

— Il me semble que sans cela, reprit Consuelo, la citerne, étant le produit d’une source, aurait toujours débordé.

— Sans doute, sans doute, reprit le chapelain, ne voulant pas avoir l’air de s’aviser de cela pour la première fois ; il ne faut pas venir de bien loin pour découvrir une chose aussi simple ! Mais il faut bien qu’il y ait un dérangement notoire dans les canaux naturels de l’eau, puisqu’elle ne garde plus le nivellement régulier qu’elle avait naguère.

— Sont-ce des canaux naturels, ou des aqueducs faits de main d’homme ? demanda l’opiniâtre Consuelo : voilà ce qu’il importerait de savoir.

— Voilà ce dont personne ne peut s’assurer, répondit le chapelain, puisque le comte Albert ne veut point qu’on touche à sa chère fontaine, et a défendu positivement qu’on essayât de la nettoyer.

— J’en étais sûre ! dit Consuelo en s’éloignant ; et je pense qu’on fera bien de respecter sa volonté, car Dieu sait quel malheur pourrait lui arriver, si on se mêlait de contrarier sa sirène ! »

« Il devient à peu près certain pour moi, se dit le chapelain en quittant Consuelo, que cette jeune personne n’a pas l’esprit moins dérangé que monsieur le comte. La folie serait-elle contagieuse ? Ou bien maître Porpora nous l’aurait-il envoyée pour que l’air de la campagne lui rafraîchît le cerveau ? À voir l’obstination avec laquelle elle se faisait expliquer le mystère de cette citerne, j’aurais gagé qu’elle était fille de quelque ingénieur des canaux de Venise, et qu’elle voulait se donner des airs entendus dans la partie ; mais je vois bien à ses dernières paroles, ainsi qu’à l’hallucination qu’elle a eue à propos de Zdenko ce matin, et à la promenade qu’elle nous a fait faire cette nuit au Schreckenstein, que c’est une fantaisie du même genre. Ne s’imagine-t-elle pas retrouver le comte Albert au fond de ce puits ! Malheureux jeunes gens ! que n’y pouvez-vous retrouver la raison et la vérité ! »

Là-dessus, le bon chapelain alla dire son bréviaire en attendant le dîner.

« Il faut, pensait Consuelo de son côté, que l’oisiveté et l’apathie engendrent une singulière faiblesse d’esprit, pour que ce saint homme, qui a lu et appris tant de choses, n’ait pas le moindre soupçon de ce qui me préoccupe à propos de cette fontaine. Ô mon Dieu, je vous en demande pardon, mais voilà un de vos ministres qui fait bien peu d’usage de son raisonnement ! Et ils disent que Zdenko est imbécile ! »

Là-dessus, Consuelo alla donner à la jeune baronne une leçon de solfège, en attendant qu’elle pût recommencer ses perquisitions.

XXXIX.

« Avez-vous jamais assisté au décroissement de l’eau, et l’avez-vous quelquefois observée quand elle remonte ? demanda-t-elle tout bas dans la soirée au chapelain, qui était fort en train de digérer.

— Quoi ! qu’y a-t-il ? s’écria-t-il en bondissant sur sa chaise, et en roulant de gros yeux ronds.

— Je vous parle de la citerne, reprit-elle sans se déconcerter ; avez-vous observé par vous-même la production du phénomène ?

— Ah ! bien, oui, la citerne ; j’y suis, répondit-il avec un sourire de pitié. Voilà, pensa-t-il, sa folie qui la reprend.

— Mais, répondez-moi donc, mon bon chapelain, dit Consuelo, qui poursuivait sa méditation avec l’espèce d’acharnement quelle portait dans toutes ses occupations mentales, et qui n’avait aucune intention malicieuse envers le digne homme.

— Je vous avouerai, Mademoiselle, répondit-il d’un ton très-froid, que je ne me suis jamais trouvé à même