Page:Sand - Antonia.djvu/61

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un frère qui peint les fleurs, qui les interprète, qui les chérit et leur donne la vie ; on admire ce frère, on fait plus de cas d’une légère ébauche de son pinceau que de toutes les richesses de son frère aîné. Cet aîné le sait bien, et il en est jaloux. Il ne peut entendre parler art sans lever les épaules. Il trouve le monde injuste et sot de s’amuser à des bagatelles et de ne pas admirer le savoir-faire d’un homme qui, parti de rien, remue les écus à la pelle. Il est chagrin, soucieux. — Mais voilà tout changé : à son tour, il va devenir une notoriété. Les fleurs que son frère fait sortir de la toile, il les fera, lui, sortir de terre, et ce ne seront pas de vulgaires fleurs que tout le monde connaît et nomme en les voyant : ce seront des raretés, des plantes venues des quatre coins du monde, que les savants se creuseront la tête pour définir, classer et baptiser. La plus belle portera son nom, à lui ! On a déjà voulu le donner à plusieurs de ses élèves, mais rien ne presse, puisque chaque année sa collection s’enrichit de quelque merveille arrivée de loin. Il attendra et il attend encore une certaine liliacée qui puisse surpasser toutes les autres, et qui, à son nom de genre, joindra le nom spécifique d’Antonia Thierry.

On a le temps de s’y prendre, car l’oncle, âgé de soixante-quinze ans, est encore vert et robuste. C’est un homme trapu, maigre et d’une assez belle figure, mais dont les mains durcies par l’éternel tripotage de la terre, le teint hâlé par l’éternel contact de l’air extérieur, la chevelure négligée et les habits pou-