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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

Je ne crois pas, mon cher enfant, à tous les chagrins qu’on me prédit dans la carrière littéraire, où j’essaye d’entrer. Il faut voir et apprécier quels motifs m’y poussent, quel but je poursuis. Mon mari a fixé ma dépense particulière à trois mille francs. Vous savez que c’est peu pour moi qui aime à donner et qui n’aime pas à compter. Je songe donc uniquement à augmenter mon bien-être par quelques profits. Comme je n’ai nulle ambition d’être connue, je ne le serai point. Je n’attirerai l’envie et la haine de personne. La plupart des écrivains vivent d’amertumes et de combats, je le sais ; mais ceux qui n’ont d’autre ambition que de gagner leur vie vivent à l’ombre paisiblement. Béranger, le grand Béranger lui-même, malgré sa gloire et son éclat, vit retiré à part de toutes les coteries. Ce serait bien le diable si un pauvre talent comme le mien ne pouvait se dérober aux regards. Le temps n’est plus où les éditeurs faisaient queue à la porte des écrivains. La chose est renversée. De tous les états, le plus libre et le plus obscur, peut-être, est celui d’auteur pour qui n’a pas d’orgueil et de fanfaronnade. Quand on vient me dire que la gloire est un chagrin de plus que je me prépare, je ne puis m’empêcher de rire de ce mot, qui n’est pas heureux, et de tous ces lieux communs qui ne sont applicables qu’au génie et à la vanité. Je n’ai ni l’un ni l’autre, et j’espère ne connaître aucune de ces tracasseries qu’on croit inévitables. J’ai été invitée chez Kératry et chez madame Récamier. J’ai eu