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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

un sur mille qui préfère le plaisir de faire du bien à celui d’être riche et comblé d’amusements et de vanité. Ainsi, la classe la moins nombreuse, celle qui reçoit de l’éducation, l’emportera toujours sur la classe ignorante, quoique cette classe soit la masse des nations.

Vois quel est l’avantage et la nécessité de l’éducation. Sans elle, on vit dans une espèce d’esclavage, puisque, tous les jours, un paysan sage, vertueux, sobre, digne de respect, est dans la dépendance d’un homme méchant, ivrogne, brutal, injuste, mais qui a sur lui l’avantage de savoir lire et écrire. Vois ce qu’est un homme qui, ayant reçu de l’éducation, n’en est pas meilleur pour cela. Vois combien est coupable devant Dieu celui qui, connaissant les malheurs et les besoins de ses semblables, pouvant consacrer son cœur et sa vie à les secourir, s’endort tranquillement tous les soirs dans un lit moelleux, ou se remplit le ventre à une bonne table en se disant : « Tout est bien, la société est parfaitement organisée. Il est juste que je sois riche et qu’il y ait des pauvres. Ce qui est à moi, est à moi ; donc, je dois tuer tous ceux qui ne me demanderont pas à manger, chapeau bas, et, quand même ils seraient bien polis, je dois les mettre brutalement à la porte, s’ils m’importunent. Je le fais parce que j’en ai le droit. »

Voilà le raisonnement de l’égoïste, voilà les sentiments de cette immense armée de cœurs impitoyables et d’âmes viles qui s’appelle la garde nationale.