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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

devais m’attendre à la perdre et à l’apprendre comme cela quelque jour, puisque nous vivions à quatre-vingts lieues de distance. Mais, c’est égal, la résignation ne console pas, et l’idée qu’une chose est inévitable ne la rend pas moins amère. J’y pense et j’y penserai tous les jours de ma vie, pour me dire que, maintenant, je suis tout à fait orpheline. Je ne l’étais pas encore tant qu’elle vivait. Elle a pensé à moi jusqu’au dernier jour de sa vie ; sa dernière parole a été : « Donnez-moi donc un journal, pour que je voie si on joue ce soir la pièce d’Aurore. Je veux y aller. » Pendant que la bonne allait chercher ce journal, elle a jeté un cri : on l’a trouvée sans parole, sans connaissance, foudroyée d’une apoplexie pulmonaire, dit-on (je ne sais pas ce que c’est), et, une heure après, elle expirait dans les bras de Clotilde, sans comprendre et sans souffrir, à ce qu’on assure. Dieu veuille qu’elle n’ait pas pu savoir qu’elle quittait la vie ! Elle l’aimait, elle se trouvait heureuse partout et toujours. Cette manière de finir est encore un bonheur ; mais il aurait pu, il aurait dû arriver dix ans plus tard. Ou bien, il faudrait que des êtres si excellents, si doux, si inoffensifs et si aimables ne finissent jamais. On se retrouve ailleurs, je le crois, je l’espère. Sans cela, il vaudrait mieux ne pas vivre que de passer sa vie à s’aimer pour se perdre à jamais.

Je n’ai pas grand’chose à te dire de Molière. Le public a applaudi la pièce ; mais on ne l’a jouée que douze fois. Bocage dit que le directeur n’a pas voulu