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CORRESPONDANCE DE GEORGE SAND

matérialiste qu’il ne s’avoue pas, mais qui est sa destinée propre, son innéité fatidique, son unique moyen d’être, quoi qu’il fasse pour s’y soustraire et pour caresser les besoins d’aristocratie qui le rongent lui-même. Le jour où il laissera trop peser la balance de son instinct aristocratique, il sera perdu. Il faut qu’il caresse le peuple ou qu’il périsse. Il le sait bien et il frémit sur sa base à peine jetée dans le sol. Pourquoi ce pouvoir est-il impossible à consolider sans violence et sans faiblesse ? Car il offre le spectacle de ces deux extrêmes qui se touchent toujours et partout. C’est parce qu’il est l’œuvre des souvenirs du passé, impuissant à entraver comme à fonder l’avenir, et à obtenir un autre résultat que le désordre moral et le chaos intellectuel. Si l’ordre matériel réussit à s’y faire, et j’en doute, quel sera le progrès véritable ? Aucun, selon moi, dont l’avenir puisse lui savoir gré. À présent que je le regarde et que je le juge avec calme, je vois son œuvre et son rôle dans l’histoire. Il est une nécessité matérielle des temps qui l’ont produit. Il est une véritable lacune dans le sens providentiel des événements humains.

Il y a des jours, des mois, des années dans la vie des individus, comme dans celle des nations, où la destinée semble endormie et la Providence insensible à nos maux et à nos erreurs. Dieu semble s’abstenir, et nous sommes forcés, par la fatigue et l’absence de secours extérieurs, de nous abstenir nous-mêmes de travailler à notre salut ; sous peine de précipiter notre