Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/175

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romaine eût pu lui être tout au plus comparée pour la solennité puérile du labeur domestique.

Elle offrait donc dans sa personne l’étrange anachronisme d’une femme de nos jours, capable de raisonner et de sentir, mais ayant fait sur elle-même l’effort insensé de rétrograder de quelques milliers d’années pour se rendre toute semblable à une de ces femmes de l’antiquité qui mettaient leur gloire à proclamer l’infériorité de leur sexe.

Ce qu’il y avait de bizarre et de triste en ceci, c’est qu’elle n’en avait point la conviction, et qu’elle agissait ainsi, disait-elle tout bas, pour avoir la paix. Et elle ne l’avait point ! Plus elle s’immolait, plus son maître s’ennuyait d’elle.

Rien n’efface et ne détruit rapidement l’intelligence comme la soumission aveugle.

Madame Cardonnet en était un exemple.

Son cerveau s’était amoindri dans l’esclavage, et son époux, ne comprenant pas que c’était là l’ouvrage de sa domination, en était venu à la dédaigner secrètement.

Quelques années auparavant, Cardonnet avait été effroyablement jaloux, et sa femme, quoique usée et flétrie, tremblait encore à l’idée qu’il pût lui supposer une pensée légère. Elle avait pris l’habitude de ne pas entendre et de ne pas voir, afin de pouvoir dire avec assurance, quand on lui parlait d’un homme quelconque : « Je ne l’ai pas regardé, je ne sais pas ce qu’il a dit, je n’ai fait aucune attention à lui. » C’est tout au plus si elle osait examiner et interroger son fils ; car, pour son mari, si elle s’inquiétait d’un redoublement de pâleur sur son visage ou de sévérité dans son regard, il la forçait bien vite à baisser les yeux en lui disant : « Qu’ai-je donc d’extraordinaire, que vous me contemplez comme si vous ne me connaissiez pas ? » Quelquefois, le soir, il s’apercevait