Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/248

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avait bien vis-à-vis de soi-même une excuse plausible pour affronter le tête-à-tête. Gilberte aussi paraissait un peu triste. Elle eût été fort embarrassée de dire pourquoi, ni comment il se fit qu’après avoir passé cinq minutes avec Émile, elle ne se souvînt plus d’avoir eu quelques idées sombres en l’attendant.

On avait dîné depuis longtemps à Châteaubrun : suivant une antique habitude, on mangeait aux mêmes heures que les paysans, c’est-à-dire le matin, au milieu du jour, et après la fin des travaux, ce qui est logique pour ceux qui ne font pas de la nuit le jour.

Le soleil était à son déclin lorsque Émile arriva : c’est l’heure où toutes choses sont belles, graves et souriantes à la fois. Émile s’imagina que jusque-là il n’avait pas encore compris la beauté de Gilberte, tant il en fut frappé : comme si c’était pour la première fois, comme si, depuis six semaines, il n’avait pas vécu dans une extase de contemplation.

N’importe, il se persuada qu’il n’avait encore aperçu que la moitié de ses cheveux, et la centième partie de ce que son sourire renfermait de charmes, ses mouvements de grâce, et son regard de trésors inappréciables.

Il avait bien des choses importantes à lui dire, mais il ne se souvenait plus de rien. Il ne pouvait plus songer qu’à la regarder et à l’écouter. Tout ce qu’elle disait était si frappant, si nouveau pour lui !

Comme elle sentait la richesse de la nature, comme elle lui faisait comprendre la perfection des moindres détails ! Si elle lui montrait une fleur, il y découvrait des nuances dont il n’avait jamais encore apprécié la délicatesse ou la splendeur ; si elle admirait le ciel, il s’apercevait que jamais il n’avait vu un si beau ciel. Le paysage qu’elle regardait prenait un aspect magique, et il ne savait dire autre chose, sinon :