Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/281

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choses si froides ? Ou je ne vous comprends pas, ou vous me cachez quelque chose. Et voulez-vous savoir ce que je crois deviner ? c’est que vous n’avez pas assez d’estime pour moi, pour m’écouter avec confiance. Vous me prenez pour un jeune fou, qui parle d’amour sans religion et sans conscience, et vous croyez pouvoir me traiter comme un enfant à qui l’on dit : Ne recommencez pas, je vous pardonne. Ou bien, si vous croyez qu’avec quelques paroles de froide raison on peut étouffer un amour sérieux, vous êtes un enfant vous-même, Gilberte, et vous ne sentez rien du tout pour moi au fond de votre cœur. Ô mon Dieu, serait-il possible, et ces yeux qui m’évitent, cette main qui me repousse, est-ce là le dédain ou l’incrédulité ?

— N’est-ce pas assez ? Croyez-vous que je puisse consentir à vous aimer avec la certitude que vous devez tôt ou tard appartenir à une autre ? Il me semble que l’amour, c’est l’éternité d’une vie à deux : c’est pourquoi, en renonçant à me marier, j’ai dû renoncer à aimer.

— Et je l’entends bien ainsi, Gilberte ! l’amour, c’est l’éternité d’une vie à deux ! Je ne comprends même pas que la mort puisse y mettre un terme ; ne vous ai-je pas dit tout cela en vous disant : « Je vous aime ! » Ah ! cruelle Gilberte, vous ne m’avez pas compris, ou vous ne voulez pas me comprendre : mais si vous m’aimiez vous ne douteriez pas. Vous ne me diriez pas que vous êtes pauvre, vous ne vous en souviendriez pas plus que moi-même.

— Ô mon Dieu ! Émile, je ne doute pas de vous : je vous sais aussi incapable que moi d’un calcul intéressé. Mais, encore une fois, sommes-nous donc plus forts que la destinée, que la volonté de votre père, par exemple ?

— Oui, Gilberte, oui, plus forts que tout le monde, si… nous nous aimons ? »