Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/31

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miette à miette sur leur pain bis. Entre chaque bouchée, ils avalaient une gorgée de vin du cru, après avoir choqué leurs verres, en s’adressant chaque fois cet échange de compliments : « À la tienne, camarade ! — À la vôtre, monsieur Antoine ! » ou bien : « Bonne santé à toi, mon vieux ! — À vous pareillement, mon maître ! »

Au train que prenaient les choses, ce festin pouvait durer toute la nuit, et le voyageur, qui s’épuisait en efforts pour paraître boire et manger, bien qu’il s’en dispensât le plus possible, commençait à lutter péniblement contre le sommeil, lorsque la conversation, roulant jusqu’alors sur le temps, sur la récolte des foins, sur le prix des bestiaux et sur les provins de la vigne, prit peu à peu une direction qui l’intéressa fortement.

« Si ce temps-là continue, disait le paysan, en écoutant la pluie qui ruisselait au dehors, les eaux grossiront ce mois-ci comme au mois de mars. La Gargilesse n’est pas commode, et il pourra y avoir du dégât chez M. Cardonnet.

— Tant pis, dit M. Antoine, ce serait dommage ; car il a fait de grands et beaux travaux sur cette petite rivière.

— Oui, mais la petite rivière s’en moque, reprit le paysan, et je trouve, moi, que le dommage ne serait pas grand.

— Si fait, si fait ! cet homme a déjà fait à Gargilesse pour plus de deux cent mille francs de dépenses ; et il ne faut qu’un coup de colère de l’eau, comme on dit chez nous, pour ruiner tout cela.

— Eh bien, ce serait donc un si grand malheur, monsieur Antoine ?

— Je ne dis pas que ce fût un malheur irréparable, pour un homme que l’on dit riche d’un million, reprit le châtelain, dont la candeur s’obstinait à ne pas comprendre