Page:Sand - Le Péché de Monsieur Antoine, Pauline, L’Orco, Calman-Lévy, 18xx, tome 1.djvu/81

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


mais j’en serais désespéré, mon camarade.

— Eh non, monsieur, ça n’est rien du tout : mais c’est comme ça qu’il faut dire.

— Qu’est-ce que cela signifie ? dit sévèrement M. Cardonnet en voyant arriver le garde champêtre appuyé sur Émile. Jean a fait de la résistance ; tu t’es laissé assommer comme un imbécile, et le délinquant s’est échappé.

— Faites excuse, monsieur, le délinquant n’a rien fait, le pauvre homme ; c’est monsieur votre garçon que voilà, qui, en passant près de moi, m’a poussé, sans le faire exprès, et au moment où je mettais la main, sur mon homme, baoun ! voilà que j’ai roulé plus de cinquante pieds, la tête en bas, sur les rochers. Ce pauvre cher monsieur en a eu bien du chagrin, et il accourut pour m’empêcher de tomber dans la rivière, sans quoi j’allais boire un coup, bien sûr ! Mais qui a été bien content ? c’est le père Jappeloup, qui s’est ensauvé pendant que je restais là, tout essoti et ne pouvant remuer ni pieds ni pattes pour courir après lui. Si c’était un effet de votre bonté de me faire donner un doigt de vin, ça me serait rudement bon ; car je crois bien que j’ai l’estomac décroché. »

Émile, en reconnaissant que ce paysan à l’air simple et patelin avait beaucoup plus d’esprit que lui pour mentir et arranger toutes choses pour la meilleure fin, hésita s’il n’accepterait pas l’issue qu’il donnait à son aventure. Mais il lut bien vite dans les yeux perçants de son père que ce dernier ne se paierait pas d’une assertion tacite, et que, pour le persuader, il faudrait avoir la même dose d’effronterie que maître Caillaud.

« Quelle est cette sotte et incroyable histoire ! dit M. Cardonnet en fronçant le sourcil. Depuis quand mon fils est-il si fort, si brutal, et si pressé de suivre le même