Page:Sand - Le compagnon du tour de France, tome 1.djvu/111

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À peine avait-elle dit ces mots qu’une porte s’ouvrit, et la veuve de Savinien, celle qu’on appelait la Mère, parut en deuil et en cornette de veuve. C’était une femme d’environ vingt-huit ans, belle comme une Vierge de Raphaël, avec la même régularité de traits et la même expression de douceur calme et noble. Les traces d’une douleur récente et profonde étaient pourtant sur son visage, et ne le rendaient que plus touchant ; car il y avait aussi dans son regard le sentiment d’une force évangélique.

Elle portait son second enfant dans ses bras, à demi déshabillé et déjà endormi, un gros garçon blond comme l’ambre, frais comme le matin. D’abord elle ne vit que Pierre Huguenin, sur lequel se projetait la lumière de la lampe.

— Mon fils Villepreux, s’écria-telle avec un sourire affectueux et mélancolique, soyez le bienvenu, et, comme toujours, le bien-aimé. Hélas ! vous n’avez plus qu’une Mère ! votre père Savinien est dans le ciel avec le bon Dieu.

À cette voix le Corinthien s’était vivement retourné ; à ces paroles un cri partit du fond de sa poitrine.

— Savinien mort ! s’écria-t-il ; Savinienne veuve par conséquent !…

Et il se laissa tomber sur une chaise…

À cette voix, à ces paroles, le calme résigné de Savinienne[1] se changea en une émotion si forte, que, pour ne pas laisser tomber son enfant, elle le mit dans les bras de Pierre Huguenin. Elle fit un pas vers le Corinthien ; puis elle resta confuse, éperdue ; et le Corinthien, qui se levait pour s’élancer vers elle, retomba sur sa chaise et cacha son visage dans les cheveux de la petite Manette,

  1. Dans les provinces du centre, l’usage du peuple qui n’emploie guère, comme on sait, le mot de madame, est de former le nom de la femme de celui du mari : Raymond, la Raymonette ; Sylvain, la Sylvaine, etc.