Page:Sand - Le compagnon du tour de France, tome 1.djvu/159

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dont les intonations réglées sur un rhythme ont un sens caché.

Le soir de ce triste jour, Pierre alla visiter le Corinthien, et sa joie fut vive en le voyant à moitié rétabli. Grâce aux bons traitements et aux doctes ordonnances de la Jambe-de-bois, Amaury pouvait espérer de partir bientôt, et Pierre lui fit la démonstration des travaux à entreprendre au château de Villepreux. Puis il le quitta, en lui promettant de parler sérieusement de lui à la Savinienne aussitôt qu’il trouverait l’occasion favorable.

Il la trouva le soir même. Resté seul avec elle et ses enfants endormis qu’il l’aidait à soigner, il entra en matière naturellement ; car elle ne manquait pas de l’interroger chaque soir avec sollicitude sur la situation du Corinthien. Il lui parla de son ami avec la délicatesse qu’il savait mettre dans toutes choses. La Savinienne, l’ayant écouté attentivement, lui répondit :

— Je puis vous parler avec sincérité et me confier à vous comme à un homme au-dessus des autres, mon cher fils Villepreux. Il est bien vrai que j’ai eu pour le Corinthien une amitié plus forte que je ne le devais et que je ne le voulais. Je n’ai rien à lui reprocher, et je n’ai rien de volontaire à me reprocher non plus dans ma conscience. Mais, depuis la mort de Savinien, je suis plus effrayée de cette amitié que je ne l’étais durant sa vie. Il me semble que c’est une grande faute de penser à un autre qu’à lui quand la terre qui le couvre est encore fraîche. Les larmes de mes enfants m’accusent, et je ne cesse de demander pardon à Dieu de ma folie. Mais, puisque nous sommes ici pour nous expliquer, et que votre prochain départ me force à parler de ces choses-là plus tôt que je n’aurais voulu, je vais tout vous dire. Il m’est venu quelquefois, pendant la vie de Savinien, des idées bien coupables. Certainement j’aurais donné ma vie, à moi, pour qu’il ne