Page:Sand - Le compagnon du tour de France, tome 1.djvu/171

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car nulle âme au monde n’était plus bienveillante à table que celle du Berrichon. Pierre cherchait un prétexte pour l’éloigner, mais ce n’était pas facile ; car la bonne chère, jointe aux rasades qu’on lui versait abondamment de droite et de gauche, le mettait en joie, et ne le disposait guère à goûter l’avis de s’aller coucher. Il n’était guère aisé non plus de faire comprendre aux assistants que ce convive réjoui n’était pas un néophyte ardent ; car il était là sous la caution de Pierre, et celui-ci se rappelait que le commis voyageur lui avait dit en le quittant : Amenez qui vous voudrez, pourvu que vous en puissiez répondre comme de vous-même. De plus, le Berrichon abondait vaillamment dans le sens de ses généreux amphitryons. On voulait sonder ses opinions, et lui, désireux de plaire et très-rusé à sa manière, se gardait bien de laisser voir qu’il ne comprenait goutte aux questions qui lui étaient adressées. Il répondait à tout avec cette ambiguité qui distingue l’artisan berrichon ; et dès qu’il avait saisi un mot, il le répétait avec enthousiasme en buvant à la santé de toute la terre. Le vieux militaire parlait de Napoléon : — Ah ! oui, le petit caporal ! s’écria le Berrichon à tue-tête ; vive l’Empereur ! moi je suis pour l’Empereur ! — Il est mort, lui dit Pierre brusquement. — Ah oui ! c’est vrai ! Eh bien, vive son enfant ! vive Napoléon II ! Un instant après, l’avocat parlait de La Fayette : — Vive La Fayette ! s’écria le Berrichon, si toutefois il n’est pas mort aussi, celui-là. Enfin, le mot de république s’échappa des lèvres du commis voyageur : le Berrichon cria : Vive la république ! accompagnant chaque exclamation d’une nouvelle rasade.

Le commis voyageur, qui l’avait fort goûté d’abord, commençait à le trouver un peu simple, et ses regards interrogèrent Pierre Huguenin. Celui-ci ne répondit qu’en