Page:Sand - Lettres d un voyageur.djvu/98

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Que t’importe, méchant tonsuré ? lui dis-je. Laisse M. de Marcellus improviser des quatrains tout le long de l’Italie ; laisse ces pauvres moines goûter le repos acheté au prix des violences et des persécutions féroces qu’ils ont essuyées dans leur patrie de la part des Turcs. Le soin qu’ils prennent d’élever de jeunes Arméniens, et de conserver par l’imprimerie les monuments de leur langue, qui possède des historiens et des poëtes admirables, n’est-il pas d’ailleurs un travail noble et utile ? — Mais ils vendent très-cher leurs livres et leurs leçons, et pourtant ils sont riches. Un de leurs élèves alla faire fortune en Amérique et y mourut, il y a peu d’années, en leur léguant quatre millions. — Eh bien ! tant mieux, répondis-je, il leur fallait du luxe, et ils en ont. Dis-moi, l’abbé, t’imagines-tu un couvent sans fleurs rares, sans colonnes de porphyre, sans pavé de mosaïque, sans bibliothèque et sans tableaux ? Des moines qui n’ont pas tout cela sont des êtres immondes auxquels nous ne viendrions certainement pas rendre visite. Pour moi, je suis bien fâché que ces merveilleux couvents d’autrefois, ces véritables musées des reliques de l’art et de la science, aient été pillés pour enrichir certains généraux et fournisseurs de l’armée française, des tueurs d’hommes et des larrons. Je déplore la perte de cette race de vieux moines qui blanchissaient sur les livres, et qui épuisaient les sciences humaines au point de n’avoir plus à exercer la puissance de leurs cerveaux que dans les rêves de l’alchimie et de l’astrologie. Ces instruments de physique et ce laboratoire m’avaient transporté aux temps poétiques de la vie monacale ; maudits soient ce moine bavard avec sa politique étrange, et M. de Marcellus avec ses sublimes quatrains, qui m’ont si brusquement rappelé au temps présent !

— Tu ris de tout cela, homme léger, dit l’abbé en fronçant le sourcil, et tu as raison ; car notre siècle ne mérite plus qu’ironie et pitié. Malheur à celui qui croit encore à quelque chose ! Consume-toi dans ton cercle de fer, ô flambeau