Page:Sand - Narcisse, 1884.djvu/51

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avec la troupe de musique de M. Darleville. J’aime à croire qu’il lui a fallu plus de temps pour séduire Juliette… je veux dire mademoiselle d’Estorade. Il a passé ici, l’an dernier, environ trois mois… Mais, tenez, le voilà qui entre en bas, j’entends sa voix !

Nous descendîmes au billard. Nous y trouvâmes Albany, en effet. Il ôtait son habit noir un peu râpé, et semblait prendre plaisir à exhiber une magnifique chemise de batiste artistement piquée et brodée, et à faire sentir, sous ce léger vêtement, l’élégance de ses formes et la souplesse de ses mouvements. Il acceptait le défi d’un des plus forts joueurs de la ville et entamait la partie avec nonchalance, laissant à son adversaire le temps de prendre une apparence d’avantage, et le louant avec beaucoup de grâce des coups heureux qu’il semblait regarder avec admiration.

— Il est très-fin, me dit Narcisse sans trop baisser la voix en le désignant. Il laisse gagner, et puis, comme il joue la consommation et qu’il ne vit guère d’autre chose, il pousse si bien au quitte ou double, qu’il est sûr de son affaire. Vous allez voir, si ça vous intéresse. Moi, je vas à mon ouvrage !

Albany me parut avoir entendu ou deviné les paroles du cafetier. Un nuage passa sur sa figure et ses yeux suivirent Narcisse avec une expression où je crus lire un mélange de dépit et de confusion. Puis ils se reportèrent