Page:Say - Chailley - Nouveau dictionnaire d’économie politique, tome 2.djvu/364

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un propriétaire de plus qu’autant qu’une des parts déjà faites dans son périmètre se dédouble. Cela s’effectue tantôt après décès par voie de partage entre cohéritiers, tantôt entre vifs par voie d’aliénation volontaire, et, dans un cas comme dans l’autre, le moment où Ton sépare ce que le temps avait uni a toujours quelque chose d’un peu douloureux. Mais faut-il s’arrêter à cette première impression ? Laissez passer dix ans et revenez. Quelquefois le nouvel état de choses que vous aurez sous les yeux autorisera des critiques. Le plus souvent le progrès aura fait son œuvre ; la petite propriété aura étendu sa clientèle sans perdre de sa valeur et il n’y aura rien à regretter.

La guerre au morcellement n’est vraiment logique que de la part de ceux qui se déclarent franchement hostiles à la petite propriété. Ils étaient nombreux dans l’ancienne France et bien plus nombreux encore, jusque dans ces derniers temps, de l’autre côté de la Manche. Mais la lumière s’est s’est faite, à mesure que le socialisme grandissait, et l’aristocratie anglaise commence elle-même à nous envier cette pcasant proprietorship que lady Verney aura été une des dernières à poursuivre de ses sarcasmes. Nos voisins sont maintenant presque unanimes à reconnaître qu’au point de vue économique le petit propriétaire n’est pas à dédaigner et qu’au point de vue social il constitue pour les peuples modernes un élément de stabilité qu’aucun autre ne saurait rendre superflu. L’homme qui a sa maison, son jardin, son champ ou sa vigne, si négligeable que le tout puisse paraître aux yeux du riche, sera par cela seul plus heureux ici-bas et il y aura chance, dès lors, pour qu’il soit meilleur. Certes il ne faut rien exagérer ; il serait aussi téméraire de faire du petit propriétaire le modèle de toutes les vertus que le réceptacle de tous les vices et les idylles de George Sand sont peut-être aussi artificielles que les peintures réalistes de Zola ; mais, en somme, le bien l’emporte d’ordinaire sur le mal. « Dix-neuf fois sur vingt, dit M. Baudrillart, les propriétaires en rapport avec les classes rurales m’ont répondu, sans dissimuler leurs défauts : « Ce sont de bonnes populations ». Tel défaut même qu’on peut leur reprocher au point de vue de la vie privée devient presque une vertu au point de vue social. L’économie, chez le paysan français, est souvent poussée jusqu’à l’avarice et ses proches peuvent en souffrir ; la richesse nationale n’y perd rien, au contraire : à certaines heures, le bas de laine de Jacques Bonhomme a bien mérité de la patrie.

Et qui pourrait nier que le petit propriétaire foncier ne soit très généralement rebelle aux idées subversives ? Le rural, comme on dit, laisse passer sans résistance les révolutions politiques dont Paris s’est fait une spécialité. On peut changer, sans qu’il se passionne pour ou contre, la façade et le couronnement de l’édifice ; mais le jour où les fondations même seraient menacées, on aurait affaire à lui ! Tel dont l’héritage ne représente pas la cent millionième partie de la richesse du pays s’indignera de bonne foi quand il entendra les révolutionnaires prêcher soit la nationalisation, soit l’égal partage des biens. 11 se dit — et non sans raison — que son tiens vaut mieux que les deux tu l’auras qu’on lui promet pour le grand jour de la liquidation sociale.

Il est bien clair aussi que la petite pro priété ralentit, sans l’arrêter, cette émigration intérieure qui tend à dépeupler les campagnes au profit des villes. On s’inquiète delà force et de la continuité de ce courant ; n’est-il pas évident que nos villages seraient plus désertés encore qu’ils ne le sont si des millions de travailleurs n’y étaient, les uns retenus à l’heure de la tentation, les autres ramenés, après fortune faite ou manquée, par l’attraction persistante du foyer qui leur est acquis à l’ombre du clocher natal ? La question la plus délicate est celle de l’influence exercée par la division de la propriété sur la fécondité des mariages (V. Démographie et Population). Il est certain que la décroissance de notre natalité menace l’avenir de la France, et l’opinion est presque unanime à dénoncer la petite propriété comme propre à déconseiller les paternités nombreuses. On fait dire au paysan soucieux de ne pas laisser son bien se partager, même après lui : « La loi m’empêche de faire un fils aîné ; elle ne m’empêchera pas de faire un fils unique ». Si le mot n’est pas authentique, la pensée qu’il résume peut avoir, dans certaines régions, stérilisé bien des ménages. Cependant nous sommes porté à croire qu’ici encore on se fait quelque illusion. On dit : « En Angleterre, grande propriété, grande natalité ; en France, petite propriété, petite natalité ». Rien de plus net que cette formule, mais rien de moins positif, car la Belgique, par exemple, a le même régime successoral que nous et son territoire est bien autrement divisé que le nôtre ; ce qui n’empêche pas les Belges de croître et de multiplier autant que les Anglais. On pourrait appliquer le même raisonnement aux parties les plus morcelées de l’Allemagne et de l’Italie. Même en France, nul, que nous sachions,n’a réellement prouvé que les propriétaires fonciers, pris en bloc,