Page:Schopenhauer - Le Monde comme volonté et comme représentation, Burdeau, tome 1, 1912.djvu/250

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au grotesque et au monstrueux ; elle s’étale au plein jour, naïvement, ouvertement, librement ; et c’est justement là-dessus que repose l’intérêt que nous prenons aux animaux. Les caractères spécifiques apparaissaient déjà dans la représentation des plantes, mais ils ne se montraient que dans les formes : ici, ils prennent beaucoup plus d’importance, ils ne s’expriment pas seulement par les formes, mais aussi par les actes, par l’attitude, par les gestes, sans cesser pour cela d’être des caractères spécifiques. La connaissance des Idées, aux degrés supérieurs, nous vient, par la peinture, d’un intermédiaire étranger ; mais nous pouvons aussi la recevoir directement, si nous contemplons les plantes d’une manière purement intuitive, si nous observons les animaux ; il faut étudier ces derniers dans leur état naturel de liberté et de santé. La contemplation objective de leurs formes complexes et merveilleuses, de leurs actes et de leurs attitudes, est une leçon riche d’enseignements, prise au grand livre de la nature ; c’est un déchiffrement de la véritable signatura rerum[1] : nous y reconnaissons les degrés et les modalités sans nombre de la manifestation de la volonté ; cette volonté, une et identique dans tous les êtres, ne tend partout qu’à une seule fin qui est de s’objectiver dans la vie et dans l’existence, sous des formes infiniment variées et différentes, résultant de son adaptation aux circonstances extérieures ; ce sont comme les variations nombreuses d’un même thème musical. Si je devais donner au contemplateur une explication concise et suggestive de l’essence intime de tous ces êtres, je ne pourrais mieux faire que de choisir une formule sanscrite qui revient fort souvent dans les livres saints des Hindous et qu’on appelle Malsavakya, la grande parole : Tat twam asi, c’est-à-dire : « Tu es ceci. »


§ 45.


Représenter d’une manière immédiate et intuitive les Idées dans lesquelles la volonté atteint le plus haut degré de son objectivation, telle est enfin la grande mission de la peinture d’histoire et de la sculpture. Le côté objectif du plaisir esthétique est ici tout à fait

  1. Jacob Bœhm, dans son livre De signatum rerum, ch. I, §§ 15, 16, 17, s’exprime ainsi : « Et il n’est aucune chose dans la nature qui n’exprime aussi à l’extérieur sa forme intérieure. — Chaque chose a une bouche pour se raconter elle-même. — Et c’est là le langage de la nature par lequel chaque chose exprime son essence, se raconte et se révèle soi-même. — Car chaque chose porte la ressemblance de sa mère qui lui a donné l’essence et la volonté comme caractère. »