Page:Schwob-Guieysse - Étude sur l’argot français, 1889.djvu/19

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résultat de conventions établies : deux points de vue qui seraient aussi faux l’un que l’autre. Le langage de l’argot est évidemment borné à un certain nombre d’objets concrets et à une quantité restreinte de notions abstraites. D’autre part, une nécessité fort impérieuse le contraint à modifier continuellement ses termes, afin qu’on ne puisse les comprendre. Des métaphores immédiates sont, comme nous l’avons dit, des images du langage destinées à le rendre intelligible ; il n’en est pas de même des métaphores dérivées. Un mot, une fois formé, représente une idée par l’assemblage même des sons et les associations qui s’y rattachent. La plupart du temps, c’est à des formations artificielles qu’il faut rattacher les métaphores. D’autre part, on ne saurait s’expliquer la transmission d’un mot d’ordre, appliqué à chaque mot, une série de circulaires fixant de nouvelles conventions dans le langage des classes dangereuses. Mais la nécessité des modifications et leur limitation sémantique à peu d’objets ou de notions a déterminé une direction donnée dans les dérivations argotiques. La langue de l’argot est pauvre d’idées, riche de synonymes. Les files de mots sont, pour ainsi dire, parallèles et procèdent d’une dérivation synonymique. La méthode de recherches en argot, au point de vue sémantique, sera donc la filiation synonymique.

Ces directions parallèles suivant lesquelles les noms naissent des noms sans s’y attacher par aucun intermédiaire de verbe ou d’adjectif, nous aurions pu les déterminer a priori, puisque nous connaissons presque toutes les conditions de la vie de l’argot. Mais ce n’est pas ainsi que nous sommes arrivés aux idées générales. Chaque mot produit un mot : c’est d’abord un doublet artificiel. Ce doublet produit une métaphore ; celle-ci, un synonyme. La métaphore fait jaillir parfois autour d’elle une pluie de synonymes, comme les champignons qui éclatent en projetant une nuée de spores destinés à perpétuer leur espèce. C’est en rassemblant ces graines éparses, en les comparant et en reconnaissant, suivant la loi de l’analogie, leur commune origine que nous avons pu déterminer le procédé de dérivation de l’argot.

Les métaphores élémentaires ne manquent pas d’ailleurs au vocabulaire argotique. Comme toutes les langues primitives, cette langue qui se forme a recours à l’élément verbal. Mais est-ce bien une métaphore que de représenter l’objet par sa qualité la plus apparente ? Endormi (juge), empavé (carrefour), ligottante (corde), palpitant (cœur), moussante (bière), etc., présentent l’élément verbal dans la constitution des substantifs. On peut reconnaître là encore une part de spontanéité dans la création de la langue secrète. En rapprochant θάλασσα de ταράσσω (troubler), on montre que la mer dans les temps préhistoriques était la troublée, comme elle est aujourd’hui la salée. On reconnaîtra de