Page:Scribe et Mélesville - La Chatte métamorphosée en femme, 1858.djvu/11

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rait-ce par hasard… la passion… que vous ne vouliez pas m’avouer ce matin ?


GUIDO.

Juste, c’est elle ! (À part.) Elle ne croit pas si bien deviner. (Haut.) Oui, ma chère Marianne, c’est là cette femme charmante, dont le bon ton, la grâce et les manières distinguées… Ah !… qu’est-ce qu’elle fait donc là ?

(Il se retourne et aperçoit Minette, qui s’est approchée tout doucement de la table, trempant ses doigts dans la crème, et les portante sa bouche comme les chats.)


MINETTE, à part.

Dieux ! que c’est bon de la crème !


MARIANNE, la voyant et se récriant.

Oh ! voyez donc, monsieur !


GUIDO, bas à Minette.

Quelle distraction ! Minette !


MARIANNE, avec ironie.

C’est probablement un usage d’Angleterre.


GUIDO, avec humeur,

Oui, oui… dans ce pays-là… on ne mange pas comme… (Voulant détourner la conversation et regardant la table.) Mais quel déjeuner, Marianne ! toi qui n’avais pas d’argent… comment as-tu fait ?


MARIANNE, avec humeur.

Comment j’ai fait ! il l’a bien fallu… J’ai vendu notre chatte pour trois florins.


GUIDO.

Par exemple ! sans me consulter.


MARIANNE.

Ah ! bien oui. (Regardant Minette.) Vous avez maintenant bien d’autres choses à penser !… Je l’ai vendue à la femme du gouverneur… une femme très sensible… qui aime beaucoup les chats.


MINETTE, à part.

Me vendre ! c’est drôle !


MARIANNE.

C’est pour amuser son fils… un jeune homme de dix-huit ans, de la plus belle espérance.


MINETTE, à part.

Et à un jeune homme encore !


GUIDO, avec colère d’abord.

Comment !… (Se calmant.) Eh bien, à la bonne heure, puisque le fils du gouverneur l’a achetée… qu’il vienne la prendre (À part.) s’il peut la reconnaître !


MARIANNE, à elle-même.

Moi qui croyais que ça allait le désoler… quelle insensibilité !


GUIDO, à Minette.

Allons, chère amie, déjeunons.

(Il lui fait signe de s’asseoir vis-à vis de lui. Il lui verse de la crème, et lui montre comment il faut tremper son pain, ce que Minette imite gauchement et maladroitement.)

TRIO.
Ensemble.

GUIDO et MINETTE.
Repas charmant, plaisir extrême,
Se trouver là tous deux ! tous deux !
Pouvoir se dire ici : je t’aime !
Avec les yeux !

MARIANNE, les regardant et mangeant son morceau de pain.
Pauvre Minette ! ô peine extrême !
Il faut nous séparer tous deux,
Et pour toi l’ingrat n’a pas même
De larme aux jeux.

MINETTE, qui a versé son lait dans son assiette et le buvant.
C’est bon ! merci.

MARIANNE.
Dans son assiette !
Quoi, Milady !

GUIDO, bas, lui faisant signe.
Hé mais… Minette,
Non ! pas ainsi.

(Il lui montre.)


MINETTE, l’imitant.
C’est bien… merci.

MARIANNE, se moquant,
C’est fort joli !
Quelles manières
Singulières !

GUIDO, à part.
Quel embarras !

MINETTE, faisant la moue de loin à Marianne.
Hum ! vieille prude !

GUIDO, à part.
Elle n’a pas
Encore l’habitude
De dîner à table.

(Bas à Marianne.)

De dîner à table. Attends donc !

(Haut.)

Point de bon repas sans chanson.

(À Minette.)

Sauriez-vous quelque polonaise ?

MINETTE.
Non !

GUIDO.
Une gigue anglaise ?

MINETTE.
Mon Dieu non !

(Cherchant.)

Je me souviens
D’un petit air indien.

GUIDO, vivement.
Nous l’écoutons… très bien !
CHANSON.

MINETTE.
I.
Dans une pagode indienne,
Bayadère aux longs cheveux,