Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1867, tome 3.djvu/27

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invente de fausses morts, forge de faux testaments, et, par une imposture atroce, amène la triste union par laquelle une innocente jeune fille est plongée dans une détresse peut-être mortelle ? Quelle sympathie peut nous inspirer ce Don Juan de bas étage, ce Mathieu Flowerdale qui commet sans remords toutes les turpitudes, s’avilit jusqu’au vol, attente à sa belle-sœur, et dont la contrition subite n’est peut-être qu’une hypocrisie suprême à laquelle le réduit la terreur du gibet ? Toute cette fiction est maladroite, improbable, immorale, brutale. Si Shakespeare, dans sa haute mansuétude, avait voulu réhabiliter l’Enfant prodigue, il ne l’aurait pas converti à la vertu par le vice, à l’honnêteté par la supercherie, à la vérité par le mensonge ; il lui aurait laissé une vague notion du juste et de l’injuste ; il lui aurait mis dans l’âme un ferment de générosité, un germe d’humanité ; pour le ramener au foyer lumineux du bien, il aurait entre-bâillé pour lui la porte de la conscience.

Je considère donc comme apocryphe la signature William Shakespeare apposée en 1605 sur l’édition princeps du Prodigue de Londres ; et ce qui me confirme dans mon opinion, c’est que le registre officiel du Stationers’Hall ne fait pas mention de cette publication évidemment frauduleuse.

Passons vite devant cette œuvre dont la première page, digne préface de toutes les autres, est un faux.

IV

L’Angleterre, au seizième siècle, a été le champ de bataille de deux grands mouvements d’idées. La révolution littéraire, produite par la Renaissance, a dû y lutter contre la révolution religieuse, issue de la Réforme. La poésie à peine née a eu pour adversaire implacable la foi, et dans cet antago-