Page:Shakespeare, apocryphes - Œuvres complètes, traduction Hugo, Pagnerre, 1866, tome 1.djvu/14

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l’année 1620, l’année 1621 avaient fui, l’année 1622 était commencée, et les manuscrits du poëte, toujours inédits, continuaient de moisir dans le coin obscur où ils étaient détenus. Alors advint un incident mémorable : un libraire fort entreprenant, nommé Thomas Walkley, s’étant procuré, on ignore par quel moyen, une copie tronquée d’Othello, la publia en une édition in-quarto qu’il mit résolument en vente, à l’enseigne de l’Aigle et de l’Enfant, tout près de la Bourse. Par cette brusque publication d’Othello, les sordides accapareurs se voyaient enlever la perle la plus précieuse peut-être du merveilleux écrin qu’ils gardaient avec tant de jalousie. Ils comprirent alors à quel dommage les exposait leur avarice. La prohibition, en se prolongeant, stimulait la contrebande. Aujourd’hui, Walkley leur soutirait Othello, demain Thomas Pavier, plus aventureux, pouvait leur escamoter Comme il vous plaira, après-demain Macbeth. Quel péril ! Les comédiens se décidèrent enfin à faire imprimer les manuscrits de Shakespeare.

Mais, tout en prenant une décision si pénible pour eux, ces messieurs s’ingénièrent pour atténuer le préjudice que pouvait leur porter la publication et pour réserver à leur compagnie l’exploitation exclusive du répertoire shakespearien. Ils firent des démarches en haut lieu, et ils s’assurèrent qu’il ne serait pas impossible de corrompre le noble fonctionnaire chargé de la surveillance des théâtres et d’obtenir de lui, moyennant quelque pot de vin, un ordre interdisant aux troupes rivales la représentation des œuvres de Shakespeare. Les traces de cette édifiante transaction se retrouvent dans le registre d’office de sir Henry Herbert, intendant des menus plaisirs (master of revels) du roi Charles Ier, à la date de l’année 1627 : Reçu de M. Héminge, au nom de sa troupe, pour défendre à la troupe du Red Bull de jouer les pièces de Shakespeare, la somme de cinq livres sterling. Ainsi tranquillisés sur l’avenir de leur caisse,